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Chine-Russie: vers le désamour ?

Dans notre myopie nord-américaine, nous ne voyons pas venir certains conflits qui pourraient marquer le 21e siècle.

05/12/2017 06:37 EST | Actualisé 05/12/2017 06:38 EST
Getty Images/iStockphoto

Dans notre myopie nord-américaine, prisonniers que nous sommes du fuseau horaire Montréal-New York-Washington, nous ne voyons pas venir certains conflits qui pourraient marquer le 21e siècle.

L'un d'eux concerne deux géants, la Chine et la Russie. Ces pays sont passés d'une période de relative ignorance mutuelle (18e et 19e siècles), à une brève solidarité communiste (1949-1965), à un antagonisme idéologique et militaire qui dura vingt ans pour, enfin, de nos jours, vivre une ère de coopération où leurs intérêts stratégiques (énergie, évincement des États-Unis de l'Asie-Pacifique) semblent alignés.

Mais, la période actuelle de coopération risque de faire place, dans un avenir rapproché, à une nouvelle ère de compétition dont l'avant-scène se situera à la jonction géographique des deux pays et de leur quête d'influence, soit l'Asie centrale.

Il y a quelques temps, un expert américain décrivait très bien cette compétition qui bourgeonne dans un article du New York Times. Il faut se rappeler que, historiquement, la vieille Russie impériale et ensuite l'URSS ont dominé l'Asie centrale. À cette époque, la compétition, qu'on a appelé « le Grand jeu », se faisait entre la Russie et l'Empire britannique qui cherchait à déborder son cadre d'Asie du Sud (Inde, Irak, Perse, Afghanistan). C'est une période où de véritables héros méconnus, que fait revivre un livre intéressant, jouaient un rôle effacé comme pions d'une immense partie géopolitique que dominaient les têtes couronnées d'Europe.

Les États-Unis, sous la houlette d'un président sans boussole, se retirent ou se disqualifient de plus en plus des affaires du monde, dont l'Asie centrale, où ils pouvaient jouer un rôle de balancier entre la Chine et la Russie. Ce vide grandissant amène les deux autres géants à se faire face plus directement, avec les dangers que cela comporte.

La Chine, dans son immense projet de Nouvelles routes de la soie, dont il faudra bien que je parle dans un futur blogue, est en quête d'influence politique et économique en Asie centrale et même au-delà. Sa soif toujours plus grande de pétrole et de gaz naturel et son désir légitime de diversifier ses sources d'approvisionnement l'amènent à se tourner vers cette région du monde riche en ressources. Son rapprochement avec l'Iran, tant pour ses ressources énergétiques que sa position géostratégique, s'il fait sourciller en Occident, est logique pour Beijing et semble coïncider avec un éloignement entre la Russie et l'Iran. La Russie, longtemps empêtrée dans le Caucase (Tchétchénie, Géorgie, Ukraine, etc.), cherche maintenant à regagner l'influence perdue dans les ex-républiques soviétiques d'Asie centrale, en tentant de mettre en place une Union économique eurasienne, dans le but évident de contrer la Chine dont la présence politique et économique est de plus en plus sentie dans ces pays.

Des sources de conflits potentielles sont gardées sous le boisseau mais sont bien réelles. Par exemple, les ventes d'armes à des pays considérés comme ennemis de l'une ou de l'autre, un déficit commercial énorme, une immigration chinoise illégale qui atteint des chiffres inquiétants pour la Russie, une Chine en manque d'eau potable et qui regarde avec avidité les lacs et rivières de Sibérie, et même des revendications territoriales importantes qui font surface, à l'occasion mais de façon non officielle, du côté chinois, etc.

Rappelons-nous qu'il y a moins de 50 ans les deux pays ont connu des affrontements meurtriers le long de leur frontière. Ces deux puissances nucléaires ont bien entendu tout intérêt à éviter une confrontation directe ou sinon à prévenir toute escalade.

La Chine est historiquement sage et ses leaders sont dotés d'une patience stratégique remarquable. La Russie, malheureusement (Crimée, Caucase, Afghanistan, Europe de l'Est), nous a habitué à moins de retenue. Officiellement, les deux géants d'Eurasie entretiennent des rapports amicaux, sinon chaleureux, mais le feu couve. Souhaitons que ces deux grands pays restent guidés par le souci de résoudre leurs différends par le dialogue car, quand on pense à l'horreur meurtrière qu'entraînerait un dérapage de la part de la Corée du nord, l'idée même d'un conflit sino-russe, au potentiel destructeur décuplé, devient insupportable.

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