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Lettre à mes amis carrés verts

10/12/2014 11:21 EST | Actualisé 03/03/2015 11:15 EST

Chers carrés verts, collègues et concitoyens,

Depuis le 9 décembre est entendue devant les tribunaux votre cause qui touche tous les étudiants postsecondaires du Québec : la question de l'adhésion automatique aux associations étudiantes. En effet, vous considérez que vos droits individuels furent brimés au cours du printemps 2012 et vous tentez de faire modifier la loi sur les associations étudiantes. Selon vous, elle est anticonstitutionnelle et il faut laisser les étudiants devenir membres des associations de leur propre initiative. De plus, il serait primordial de permettre la création de plusieurs associations étudiantes dans un même établissement. Or, je connais personnellement plusieurs d'entre vous et je crains que si le jugement devait pencher en votre faveur, la décision serait lourde de conséquences pour le meilleur... et pour le pire. Voici donc une lettre de doléances, en espérant que cela nourrisse vos réflexions hivernales.

L'exception qui confirme la règle

Je me dois tout d'abord de souligner que la Fondation 1625 semble se baser uniquement sur les événements ayant eu lieu durant le printemps 2012, comme le témoigne d'ailleurs son nom (inspiré de l'augmentation des frais de scolarité de 1625$), mais aussi vos revendications. Or, à ma connaissance, on ne doit pas changer la loi en fonction d'événements ayant eu lieu une seule fois dans l'histoire du Québec. En effet, on parle ici de la plus grande grève étudiante que le Québec ait connue, le tout s'étant déroulé dans un rare climat de tensions sociales et en pleine année préélectorale. N'est-il pas impétueux de tenter de modifier des règles pourtant issues d'un processus législatif complexe et rigoureux ? Et tout cela à cause d'événements exceptionnels ?

De plus, vous désirez changer radicalement le rôle des associations étudiantes et, indirectement, les priver de moyens financiers substantiels (nous y reviendrons plus loin) avec comme arguments les tensions sociales, certaines plaintes contre les associations étudiantes et des irrégularités ayant eu lieu pendant le printemps 2012. Or, il y a un autre problème ici : vous voulez provoquer un changement historique (History will be made pour reprendre les mots de mon ami Laurent Proulx) à l'échelle de toute la province alors que les problèmes furent souvent sporadiques autant dans la fréquence que dans leur localité, certaines associations étudiantes ayant très bien favorisé la participation de leurs membres et ayant toujours respecté leur volonté exprimée démocratiquement.

Un couteau à double tranchant

Vous semblez en outre faire fi de tous les côtés positifs des associations étudiantes depuis plus de quarante ans. Combien de fois, dans combien d'institutions, les associations étudiantes ont-elles organisé avec grand succès des activités étudiantes importantes pour compenser le manque de financement fréquent en ce qui a trait aux comités étudiants, qu'ils soient artistiques, intellectuels ou sportifs? Combien de fois ces associations ont-elles permis la mise sur pied de cafés étudiants, d'expositions, de journaux, de clubs de débats, etc.? Que serait le parcours postsecondaire de tous un chacun sans les fameuses journées d'accueil, les grandes fêtes de fin de session et les colloques sur les sujets les plus chauds de l'actualité ?

Or, c'est tout une partie de la vie étudiante, gérée PAR les étudiants et POUR les étudiants, qui risque de tomber lorsque les cotisations ne seront plus obligatoires, car vous savez pertinemment qu'un grand nombre d'étudiants ne prendront pas le temps de s'enregistrer de leur propre chef, et ce pour une panoplie de raisons qui dépassent largement la volonté claire de ne pas faire partie d'une association étudiante, qu'il s'agisse d'indifférence, de méconnaissance des institutions, etc. Il a d'ores et déjà été prouvé que chaque fois que le gouvernement enlève une mesure automatique pour la remplacer par l'initiative individuelle, ladite mesure baisse en popularité de manière catastrophique.

À titre d'exemple, les évaluations professorales dans certaines universités étaient autrefois obligatoires et les étudiants n'avaient d'autres choix que de remplir un bulletin papier lors de leur dernier cours de la session. Qu'est-il arrivé lorsqu'on a décidé de rendre le processus facultatif et de le « moderniser » en envoyant des formulaires par courriel dans certaines facultés? Le taux de participation aux évaluations est tombé de 99% à 17% environ. C'est pour les mêmes raisons que plusieurs organisations et comités luttent pour que le don d'organes devienne automatique, avec possibilité de retrait, plutôt que de compter sur l'initiative individuelle (comme la signature requise derrière votre carte d'assurance-maladie en ce moment) alors que les banques d'organes manquent cruellement de tissus pour sauver des vies chaque jour.

Porter le poids de l'erreur

Je dois ajouter que c'est tout un pan de la pédagogie et de l'initiation des jeunes à nos institutions démocratiques qui risque de disparaître. En effet, les campus universitaires sont des institutions suffisamment grandes et assez importantes pour que les citoyens en faisant partie soient invités à être responsables partiellement de leur vivacité. La présence et la vigueur d'instances démocratiques inclut les étudiants comme faisant partie intégrante des universités et les préparent à leur rôle de citoyen, d'électeur et de contribuable. Au niveau national ou même municipal, oserait-on envisager une seule seconde de permettre à tout citoyen le voulant de s'exclure du devoir de payer des impôts, en échange de quoi la ville ou le gouvernement n'aurait plus à octroyer de services aux dits individus ? Non seulement cela serait-il impossible à appliquer (on a qu'à songer aux routes que tous doivent emprunter), mais de plus, cela risquerait de déresponsabiliser une partie de la population et d'augmenter les tensions sociales entre individus plutôt que de les réduire.

Au niveau d'un campus universitaire, bien entendu, les associations étudiantes ne sont pas responsables d'infrastructures majeures, mais elles animent toutefois une grande partie de la vie étudiante à laquelle tous profitent indirectement. Enfin, elles forment un outil d'apprentissage de vie en société extrêmement important : les étudiants qui ne se présentent pas pour voter lors des assemblées générales peuvent voir des budgets déplaisants être adoptés au même titre que les citoyens qui s'abstiennent de voter sont parfois pris avec un gouvernement hostile à leurs intérêts pendant quatre ans. Dans la vie en général, le prix payé pour la non-implication est souvent cher, et il s'agit probablement du plus important apprentissage que nous puissions vivre aux études postsecondaires. Devrait-on favoriser l'apathie et l'indifférence dans une société démocratique? Ou bien y encourager la participation citoyenne?

J'espère que vous n'aurez pas à porter le blâme d'une diminution drastique du dynamisme de nos universités, mais je suis convaincu que peu importe la décision du tribunal, vous aurez énormément appris de cette expérience. Après tout, le savoir ne se trouve pas uniquement dans les livres.

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