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Sommes-nous hostiles aux hommes en détresse ?

31/10/2013 02:22 EDT | Actualisé 30/12/2013 05:12 EST

La nouvelle n'a pas fait grand tapage en mai dernier et, mis à part Radio-Canada - qui ne s'est jamais donné pour mandat la reconnaissance de la condition masculine -, aucun média n'en a parlé. C'est le genre d'événement qui n'impressionne pas en soi, mais qui devient révélateur par la tendance lourde qu'il trahit.

En effet, l'ouverture prévue d'un centre d'aide aux hommes en détresse sur le campus de l'université Simon Fraser, à Vancouver, a suscité la plus vive réprobation de la part du centre de femmes et même d'étudiants des deux sexes du même établissement, qui souhaitaient que le projet soit purement et simplement abandonné. Comment expliquer pareille attitude ?

Ces militants prétendaient que les hommes disposent de nombreuses ressources pour leur venir en aide... Le centre de femmes affirmait même dans son site web que le reste de la collectivité demeurait, de toute façon, un grand centre pour hommes. Première nouvelle. La Colombie-Britannique serait-elle en avance sur le Québec, où les soins de santé et de services sociaux restent obstinément onze fois moins subventionnés que ceux des femmes ? Il est permis d'en douter.

Alors qu'est-ce qui pouvait bien susciter une aussi vive indignation chez ces âmes chevaleresques ? Une quête inlassable de vérité ? Une volonté implacable de dénoncer un privilège indu ? La nécessité de mettre en lumière le peu de ressources offertes aux femmes (sic !) ? Le danger d'accueillir des hommes perturbés - et donc nécessairement violents - sur le campus universitaire ?

La mort d'un frère

C'est à la suite de la mort de son frère que l'instigateur du projet, s'étant alors buté au manque de ressources pour les hommes en détresse psychologique, a eu l'idée de ce centre. Après la présentation de son projet, une subvention de 30 000 $ lui a été accordée par l'université pour sa mise en place. Il n'en fallait pas moins pour qu'une vive opposition au futur centre se fasse sentir, dès le lendemain de son annonce. Bonsoir sollicitude...

Durant l'émission Médium large, au cours de laquelle l'animatrice Catherine Perrin accueillait Michel Dorais, sociologue en sexualité et professeur en service social à l'université Laval, très favorable au projet, les appréhensions des opposants ont été analysées en compagnie de la journaliste Évelyne Charuest.

Certains étudiants des deux sexes, à l'instar du centre de femmes, avaient fait valoir dans une vidéo de plus de cinq minutes qu'il avait fallu dix ans de consultations avant que ledit centre de femmes voie le jour. Comment justifier alors qu'un centre pour hommes, sans programme bien défini, soit aussi rapidement favorisé et financé ? Un élément de réponse pourrait bien être qu'un tel centre aurait dû voir le jour depuis longtemps, et que l'heure n'est plus aux tergiversations, afin de rattraper un retard évident.

Les appréhensions de voir s'implanter un , agrémenté de tables de pool et de consoles vidéo, avaient été aussitôt évoquées. Le penchant pour les jeux serait-il la principale préoccupation de la gent masculine, aux yeux des opposants ? Ah, ce toxique parfum de misandrie...

La crainte pour la sécurité des étudiantes, en bonne partie à l'origine de la création du centre de femmes, a également été exprimée. Des hommes en détresse représentent-ils un danger si on leur vient en aide ? Privés d'assistance, ils deviendraient alors inoffensifs ? Et moi qui croyais le contraire... Au fait, y avait-il un tel centre en 2007 à l'université Virginia Tech, au moment où Cho Seung-hui y a abattu 32 étudiants avant de mettre fin à ses jours ?

L'initiative du centre pour hommes, qui a toujours l'aval de l'université Simon Fraser, dont il faut saluer la détermination et le courage politique, dispose d'un an pour présenter un programme valable qui démontre qu'il n'a rien d'un projet de havre pour adolescents masculins attardés et oisifs.

Une tendance plus vaste

Une lectrice m'avait déjà fait part de l'expérience de son ex-conjoint, alors qu'ils vivaient ensemble avec leurs deux enfants. L'homme, en détresse psychologique profonde, avait tenté d'obtenir de l'aide de la part de son CLSC, en pure perte. Est-ce parce que le personnel intervenant, en majorité féminin, se montre moins bien outillé, malgré sa bonne volonté, pour intervenir auprès des hommes ? La question se pose.

Au Québec, les organismes de soutien aux personnes en détresse se répartissent en 2800 groupes pour les femmes et... moins de 80 pour les hommes. Le peu de ressources dévolues à la gent masculine est réservé aux hommes violents, comme si la violence demeurait le seul problème masculin. Il aura donc fallu que l'homme en question, désespéré, devienne lui-même violent, au point de menacer la sécurité de sa famille, pour qu'enfin il reçoive de l'aide, bien sûr, un peu tard. Commentaire de ma lectrice : « Fallait-il que mon homme se rende au bout du rouleau avant de recevoir de l'aide ? »

Ce cas n'est pas isolé. Il peut se voir reproduit à grande échelle. À quoi sert de taper sur les doigts des hommes en leur reprochant de ne pas consulter quand les ressources font défaut ? Tous n'ont pas les moyens de s'offrir les services d'un psychologue. Alors, que faire avec ces laissés pour compte ? Est-ce parce que les hommes ne consultent pas qu'il n'y a pas de ressources pour eux, ou est-ce plutôt parce qu'il n'y a pas de ressources pour eux qu'ils ne consultent pas ? Il serait grand temps de mettre un terme à notre hypocrisie collective et de répondre à cette question.

Notre société n'est pas encore prête à reconnaître la détresse masculine, malgré le fait que les hommes représentent quatre victimes de suicide sur cinq. Le discours sur un présumé patriarcat qui favoriserait outrageusement les hommes n'aide en rien à reconnaître la nécessité de leur venir en aide ni à admettre la pénurie de ressources qui devraient leur être offertes.

Je signalais dans ma dernière chronique qu'une quinzaine d'instances féministes d'État de premier plan sont même allées jusqu'à parler d'un problème fabriqué, au lendemain du dépôt du Rapport Rondeau, en 2004, qui identifiait les failles criantes de notre système de santé et de services sociaux envers les hommes.

Compte tenu du poids politique de ces groupes dont font partie l'incontournable Fédération des femmes du Québec, le Regroupement québécois des centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, la Fédération de ressources d'hébergement pour femmes violentées et en difficulté au Québec et la Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées au Québec, pour ne nommer que ces organismes, il serait surprenant que notre actuel gouvernement, le parti québécois, par tradition inféodé aux diktats féministes ne voyant la détresse que chez les femmes, corrige de sitôt la situation.

Peut-être qu'en tant que collectivité, nous ne sommes pas plus conscients du problème de la détresse masculine que notre gouvernement, qui n'agira que lorsqu'il sentira une volonté populaire suffisamment forte pour sortir de son indolence. D'où ma question en titre, que je réitère : sommes-nous hostiles aux hommes en difficultés ? La réponse à cette interrogation pourrait être bien pire encore que l'interrogation elle-même : peut-être sommes-nous tout simplement indifférents.

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