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Et si le deal entre Poutine et Erdogan portait sur la fermeture de la frontière turco-syrienne?

21/08/2016 07:57 EDT | Actualisé 21/08/2016 07:57 EDT

Le 3 août 2016, Vladimir Poutine et Recep Erdogan ont engagé à Saint-Pétersbourg un processus de"réconciliation virile" au lendemain du putsch raté en Turquie et 9 mois après la destruction du Soukhoï russe par les Turcs au nord de la Syrie.

À l'issue des négociations qui ont duré deux heures, Erdogan a bel et bien annoncé que le projet de gazoduc Turkish Stream transportant du gaz russe vers la Turquie, mais Turkish Stream doit aussi et surtout permettre d'étendre son étreinte gazière sur le sud de l'Europe. Un projet auquel Gazprom tient énormément, car il lui permettra d'accroître son emprise sur le marché européen.

Le chef du Kremlin a quant à lui estimé que la construction de la partie du gazoduc destinée au marché intérieur turc pourrait commencer "très prochainement", mais pour autant la réalisation de ce gazoduc, qui doit également approvisionner l'Union européenne, est conditionnée aux garanties fournies par Bruxelles.

Moscou espère aussi beaucoup du contrat de construction de la centrale nucléaire d'Akkuyu en Turquie, qui bénéficierait de financements russes. Mais qu'on se le dise, après une crise aussi aiguë, il faudra du temps pour recoller les morceaux. Moscou est en position de force face à une Turquie qui importe toujours plus de la moitié de son gaz de Russie

Il n'y aura pas de retour à l'état antérieur des relations. Les deux pays ont pour tâche principale d'arriver à un niveau de stabilité à leurs frontières. "Erdogan annonce souhaiter repartir d'une feuille blanche pour les relations bilatérales, mais c'est tout à fait impossible", estime Alexeï Obraztsov, expert du monde turc à la Haute École d'économie de Moscou. "Il n'y aura pas de retour à l'état antérieur des relations. Les deux pays ont pour tâche principale d'arriver à un niveau de stabilité à leurs frontières. Cela prendra du temps", conclut-il au Figaro.

Pour autant, l'importance du volet militaire ne saurait être occultée à l'aune des personnalités qui ont participé aux négociations. De fait, on notera tout à la fois la présence du patron du renseignement turc Hakan Fidan, du chef d'état-major russe, Valeri Guerassimov, du secrétaire d'État pour l'Industrie de défense, Ismail Demir et de Ruslan Pukhov, le directeur du Centre d'analyse des stratégies et des technologies.

Et si pour l'instant rien n'a filtré sur ce volet militaire, Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie politique de la Syrie et chercheur invité au Washington Institute émet l'hypothèse selon laquelle: "le deal entre Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine porterait sur la fermeture de la frontière turco-syrienne..."

Cette fermeture de frontière a d'ailleurs été réclamée à cor et à cri et à maintes reprises par les Russes, notamment par le représentant permanent de la Russie à l'ONU M. Vitali Tchourkine, en avril 2016 qui avait milité par ailleurs pour l'introduction d'un embargo total à l'encontre de l'État islamique (Daech) tout en martelant que la Turquie était complice du trafic du pétrole et des antiquités.

Mais la fermeture de la frontière syro-turque passera-t-elle par l'arrêt au soutien aux Kurdes du PKK et au projet autonome du Rojava? Rien n'est moins sûr, car on n'imagine pas les Russes se privant du levier kurde.

La carte kurde des Russes est autrement plus mortelle que la carte tchétchène des Turcs

La situation est assurément asymétrique. De fait, alors que la Turquie est plus petite que la Russie, les Kurdes en Turquie sont 12 à 18 fois plus nombreux que les Tchétchènes en Russie. La Russie cherche également à compenser l'emprise américaine au Kurdistan irakien en établissant un Kurdistan concurrent en Syrie qui pencherait du côté de Moscou.

La Russie, allié le plus puissant du président Bachar El-Assad en Syrie, l'ennemi d'Erdogan, a modifié les rapports de force en intervenant militairement en septembre 2015, consternant la Turquie. La seule personne que craigne Erdogan est Vladimir Poutine. Quoi qu'il en soit, la Turquie n'est pas le seul "acteur-décideur" dans la zone, comme le précise Fabrice Balanche.

De fait, les alliés saoudiens, qataris et américains sont aussi très largement impliqués dans l'offensive d'Alep à l'instar du quartier de Bani Zeid, où Washington n'hésite pas à armer les rebelles. Il en est de même pour le quartier de Khan Thouman, où se trouvent concentrées les forces iraniennes, ou encore de Riyad qui a envoyé un nombre important de milices pakistanaises. Ces dernières ayant bénéficié d'un entraînement militaire bien calibré.

Et il y a plus, renoncer à la carte de pression "Alep", en acceptant de fermer la frontière, sans obtenir des concessions substantielles de la part des Russes et des Iraniens tient de la gageure et serait une erreur stratégique pour le président Erdogan. En clair, un revirement substantiel équivaudrait somme toute, pour Erdogan à perdre la face.

Aujourd'hui, la concrétisation des négociations entre Américains et Russes pour bombarder les troupes du Front Fateh el-Cham (ex-Front al-Nosra), qui engendrait à n'en point douter des répercussions majeures quant à l'évolution du rapport de force sur la zone, marque le pas.

Du reste, "si les Américains les bombardaient, ils se présenteraient comme les alliés du régime de Damas. Ces opérations à Alep illustrent bel et bien la stratégie saoudienne, qatarie et turque pour faire capoter l'accord jusqu'à la fin du mandat d'Obama", souligne judicieusement Fabrice Balanche.

Par ailleurs, le secrétaire d'État américain, John Kerry, s'est interrogé publiquement sur l'avenir de la Turquie au sein l'OTAN. James Clapper, directeur du renseignement américain, a lui déploré que le renvoi de soldats turcs affecte la lutte contre l'État islamique en Syrie et en Irak. Pour mémoire, les avions de la coalition décollaient jusqu'à récemment de la base d'Incirlik au sud de la Turquie.

Dans cette perspective, Vladimir Poutine ne s'est sans doute pas privé de piquer au vif le sultan ottoman en soulignant que Washington lui avait manifesté un soutien un peu tiède au lendemain du putsch raté, étant entendu que l'un de ses opposants, Fethullah Gülen, réside aux États-Unis.

Ce billet de blogue a été initialement publié sur le Huffington Post France.

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