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Le blackface au Québec: écouter avant de pontifier

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On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Bien qu'on vive dans un contexte de liberté d'expression, on fait quand même de l'autocensure au quotidien. On choisit assez facilement de ne pas utiliser certains symboles - le swastika sur un costume d'Halloween, par exemple - parce qu'ils heurtent. On accepte que le discours de la haine nuise aux droits de la personne plus qu'à la liberté d'expression. Tout ça, c'est une question de respect et de sensibilité envers les communautés ciblées par ces emblèmes et ces discours qu'on juge inacceptables.

Cependant, au Québec, on n'en est pas encore rendu là avec le blackface, cette pratique où les gens de peau blanche portent du maquillage brun ou noir afin d'imiter une personnalité noire, ou, historiquement, pour se moquer d'elle. On sait bien que le blackface est choquant, mais certains continuent à le revendiquer, jusqu'à nier l'expérience de ceux qui indiquent que c'est un symbole blessant.

L'«affaire du Rideau Vert» a fait couler beaucoup d'encre, avec entre autres un dossier sur le blackface et son histoire dans La Presse. Cependant, ces articles, ainsi que plusieurs chroniques précédentes, ont tous été rédigés par un(e) journaliste blanc(he), et on n'a pas souvent interviewé une personne de couleur.

Pourtant, on se doit d'écouter à ceux qui sont effectivement visés et troublés par le blackface. On ne peut pas comprendre les nuances du débat autrement. Pour reprendre les mots très récents de Stéphane Laporte : « Écouter, c'est la meilleure façon de se libérer du plus grand des tyrans : nos préjugés. »

Alors, en soulevant certains points souvent invoqués par ceux qui défendent le blackface au Québec, j'ai interviewé Marilou Craft (travailleuse culturelle), Rudi Sajous (Montréalais de naissance) et Rachel Décoste (commentatrice socioculturelle, conférencière et ingénieure en informatique).

Voici ce qu'ils avaient à dire, en les remerciant d'avoir prêté leurs voix à ce sujet difficile.

***

Comment vous sentez-vous quand vous voyez une représentation de blackface dans un contexte contemporain?

Marilou Craft : Consternée à plusieurs niveaux. Je suis bachelière en études théâtrales, je suis travailleuse culturelle et je fréquente tous les théâtres de la métropole, dont le Rideau Vert. Le théâtre est mon milieu. Je suis née et je vis à Montréal. Je suis Québécoise, et je suis également d'origine métissée (moitié haïtienne, moitié québécoise jusqu'aux premiers arrivants français).

Lorsque je vois du blackface à Montréal aujourd'hui, je me sens atteinte dans toutes ces identités. Il est difficile de saisir de l'extérieur ce qu'implique d'être une « minorité visible » dans une société où les Blancs forment la majorité, mais ça a des ramifications tentaculaires. Ce sont des regards obliques, des questions indiscrètes, des cases à cocher dans des formulaires, des discriminations...On ne peut jamais totalement oublier son propre statut minoritaire, et en même temps on ne voit pas ou peu nos semblables sur scène, dans les médias et dans des situations de pouvoir. Inconsciemment, on se projette moins soi-même dans ces sphères et on a moins d'attentes quant aux possibilités qui s'offrent à soi. C'est surtout vrai pour les acteurs et actrices de couleur, qui sont sous-représentés sur scène et à l'écran et qui sont habituellement confinés à des rôles stéréotypés.

Maquiller un Blanc en noir sur scène donne donc l'impression qu'un Noir n'est pas digne de s'y trouver, mais n'est digne que de moqueries. Notre couleur de peau n'est pas un maquillage. Il est facile de maquiller un acteur le temps d'une soirée ou d'un tournage pour ensuite se dissocier du racisme, mais il est moins facile de se confronter quotidiennement au racisme systémique sans possibilité d'y échapper.

Rudi Sajous : Peu importe le nom que l'on donne au déguisement, indépendamment de sa provenance, de ses origines historiques et contextuelles, je me sens insulté par cette pratique qui consiste à poser publiquement un acteur, humoriste, ou simple citoyen de race blanche, sous les traits d'un Noir. J'ai l'impression que la personne qui arbore pareil déguisement se moque de ma race, comme si mes traits physiques étaient matière à moqueries. Je perçois cette imitation comme grotesque et d'une méchanceté gratuite.

Rachel Décoste : Je suis déçue que, 20 ans après l'instauration du mois de l'histoire des Noirs au Canada (suite à un vote unanime par le gouvernement fédéral), certains n'ont toujours rien compris, et qu'on déshumanise toujours les Noirs en les réduisant à une couleur de peau au visage. C'est autant honteux pour ceux qui pratiquent toujours cette tradition d'antan qui aurait dû être désuète depuis longtemps.

Certains ont écrit que quand on utilise le maquillage foncé pas pour se moquer de la communauté noire ou de représenter des stéréotypes, mais plutôt pour imiter une personnalité noire - comme on l'a fait pour Boucar Diouf et P.K. Subban - ça n'a pas les mêmes connotations péjoratives que le blackface. Selon vous, en quoi est-ce l'intention change (ou pas) les connotations du blackface, et pourquoi?

Marilou Craft : Il y a deux problèmes fondamentaux dans ce raisonnement : une méconnaissance du blackface et une méconnaissance du racisme. Premièrement, il ne faut pas confondre blackface et « minstrel shows », ces fameux spectacles représentant les Noirs de manière stéréotypée. Il peut y avoir recours au blackface dans le cadre d'un « minstrel show », mais il peut aussi exister ailleurs. Le blackface est littéralement et simplement l'acte de peindre de noir une personne blanche, peu importe le contexte ou l'intention.

Le blackface est né à l'époque du colonialisme et de l'esclavagisme, une époque où il était impensable qu'un Noir accède à la scène dans les pays dits « cultivés ». Les rares personnages noirs au théâtre étaient alors dépeints comme des êtres repoussants, incultes, résolument inférieurs aux Blancs. Le blackface aujourd'hui renvoie nécessairement à cette histoire discriminatoire, donc raciste. Ensuite, racisme ne veut pas dire « haine des Noirs », tout comme sexisme et misogynie ne sont pas des termes équivalents. Le racisme est une discrimination systémique fondée sur des critères raciaux. Le racisme ne réside pas dans l'intention de haïr, mais dans l'effet de discrimination produit par une action ou un système. Il peut donc y avoir racisme en l'absence de mauvaise intention... comme le dit l'expression, « l'enfer est pavé de bonnes intentions »!

Les intentions de Denise Filiatrault (directrice artistique du Théâtre du Rideau Vert) et d'Alain Zouvi (metteur en scène de 2014 revue et corrigée), bien que sans doute innocentes, ne changent rien aux connotations racistes du blackface - même dans ce cas-ci, il est utilisé pour discriminer, puisque Mme Filiatrault affirme elle-même que cette solution a été choisie puisqu'on ne « peut » soi-disant « pas » engager un Noir dans une telle revue de l'année.

Rudi Sajous : La question de « l'intention » constitue un argumentaire hypocrite et trop facile à mon avis. Il n'a rien à voir dans ce débat. Ainsi, je pourrais me permettre toutes sortes de transgressions sociales non sanctionnées par la loi, et piteusement me défendre en disant que mon « intention » n'était pas de heurter qui que ce soit. Avec ce genre de logique, on peut aller très loin. Rien n'empêcherait à un Canadien anglophone ou à un Français de faire des sketchs représentant des Québécois de classe moyenne, en moquant leur joual ou en grossissant des mimiques caractéristiques. Cela serait-il mieux reçu au Québec au prétexte que « l'intention » n'était pas de blesser ? Si l'on se risque à faire des sketchs sur la Shoah, ou sur quelque autre sujet impliquant un personnage juif et qu'on blesse cette communauté qui a effectivement beaucoup souffert au long de l'histoire, peut-on sérieusement affirmer que l'intention n'était pas de blesser ? Si des hommes se déguisaient en femmes en faisant de mauvaises blagues sur le viol, cela serait-il toléré dans le Québec d'aujourd'hui ?

Tous les groupes sociaux ont une sensibilité par rapport à un sujet ou à un autre. Blancs, Noirs, Québécois, Canadiens, juifs, musulmans, femmes, homosexuels, handicapés, etc. S'il est vrai qu'on peut rire de tout en principe, veillons à ne pas nous moquer de n'importe quoi. Et à ne pas blesser inutilement. La liberté d'expression des uns devrait s'arrêter aux pieds du respect et de la dignité des autres.

Le fait est que le blackface heurte sérieusement et sincèrement des gens, toute une communauté, qui en ont assez de voir leur orgueil, leur fierté, leur dignité, piétinés aussi impunément. Sans parler du mépris des souffrances passées et souvent actuelles. Si l'objectif est d'imiter une personnalité de race noire, pourquoi ne pas simplement engager un acteur, ou une actrice, de race noire pour le faire ? Est-ce par pur plaisir cynique de voir comment s'en sortirait tel acteur, tel comédien, dans l'imitation d'un Noir et de ce fait, mieux amuser la majorité blanche ?

Rachel Décoste : Est-ce que l'image du swastika change quand quelqu'un choisit de l'utiliser pour « rendre hommage »? Quelle que soit l'intention noble, l'effet est le même. Le blackface est un symbole qui fait fi de toute une communauté canadienne.

Certains raisonnent que puisque le blackface est une tradition associée aux « minstrel shows » des États-Unis et du Royaume-Uni, et puisque cette tradition n'est pas née ici au Canada et au Québec, le blackface ici n'a pas les mêmes connotations négatives, et ne devrait donc pas offusquer. Qu'avez-vous à répondre à cet argument?

Marilou Craft : Ce serait comme prétendre que puisque la discrimination des Juifs est née en Europe, il est tout à fait correct de les discriminer ici! L'argument ne tient pas, car bien que l'apparition du blackface précède à la fondation du Québec et du Canada, elle ne fait pas moins partie de notre culture. Des « minstrel shows » ont été présentés à Montréal et le public québécois y a bel et bien été exposé.

Par ailleurs, il serait faux d'affirmer que le blackface n'est historiquement présent que dans les « minstrel shows » de la culture anglo-saxonne. C'est cette dernière qui a nommé la pratique, mais elle a aussi existé avant, et ailleurs. On retrouve du blackface en France aussi tôt qu'au 17e siècle et les Noirs y étaient, là aussi, dépeints comme des faire-valoir, des accessoires dramaturgiques ou de simples divertissements. Il est aussi important de souligner que le blackface est étroitement lié au colonialisme et à l'esclavagisme qui font tous deux partie de notre histoire, le Québec étant issu d'une colonie française. C'est la discrimination qui a fait naître et vivre le blackface et, encore aujourd'hui, il évoque cette histoire raciste indépendamment de son contexte de présentation. Dans tous les cas, ce n'est jamais à la majorité dominante de décider ce qui est offensant ou pas pour la minorité opprimée.

Rudi Sajous : Peu importe le nom que l'on veut bien donner à cette pratique, blackface ou autre, peu importe son origine ou son historique, la communauté noire prend très mal le fait de voir un acteur, humoriste, ou simple citoyen de race blanche, s'afficher publiquement en arborant un maquillage visant à le représenter en Noir. Lorsque j'étais enfant et que je grandissais dans la ville de Québec, souvent seul Noir dans des écoles de 400 ou 500 élèves, je ne connaissais ni le terme, ni la définition, ni l'histoire derrière ce qu'on appelle le blackface. Pourtant, je me sentais immanquablement visé, blessé et insulté à la vue de ces comédiens invités à « parler comme un Haïtien » (selon la biographie de Normand Brathwaite, c'est ce qu'avait dit Denise Filiatrault en l'auditionnant pour jouer le rôle de « Patrice » dans l'émission Chez Denise) dans diverses émissions, ou pour les Bye-Bye de fin d'année. Pour ensuite me retrouver à l'école le lendemain et devoir répondre aux quolibets inspirés du sketch télévisé de la veille. Il est trop loisible et facile de dire que cette pratique n'a pas la même connotation qu'aux États-Unis ou qu'au Royaume-Uni, pour excuser ou justifier qu'on la perpétue.

Rachel Décoste : Les « minstrel shows » se passaient au Québec francophone en même temps qu'aux États-Unis. Pour la petite population de citoyens noirs, descendants d'esclaves africains, qui habitaient au Québec à l'époque et de nos jours, la connotation demeure négative. Le slogan « Je me souviens » s'applique à tous.

(Voir Le Devoir, qui corrobore les origines des minstrels au Québec français d'antan, tel que cité dans un ouvrage historique québécois récent.)

Boucar Diouf et P.K. Subban n'ont pas été offusqués par les sketchs, et certains jugent qui si ça ne les dérange pas, ça ne devrait pas déranger les autres. Qu'avez-vous à répondre à cet argument?

Marilou Craft : P.K. Subban et Boucar Diouf (et Normand Brathwaite, qui s'est prononcé sur le sketch du Rideau Vert) ont leur opinion et ont bien sûr le droit de l'exprimer, mais ils ne sont pas pour autant les porte-paroles de toutes les personnes de couleur du Québec. Il faut souligner qu'ils ont des carrières exceptionnelles : les Noirs hypervisibles du milieu culturel et médiatique franco-québécois se comptent pratiquement sur une main, alors que les autres peinent généralement à trouver du travail. Leur demander leur avis, c'est un peu comme demander à Céline Dion s'il est possible de gagner sa vie en tant que chanteuse, ou Michel Tremblay en tant qu'auteur! On ne peut se fier à l'exception pour brosser un portrait juste de la situation.

Par ailleurs, le rôle de « Patwice » dans la télésérie Chez Denise a beau avoir propulsé la carrière de Normand Brathwaite, n'empêche que bon nombre de Québécois d'origine créole (ou africaine, ou autre) ont subi des moqueries à cause de ce même rôle. L'expérience personnelle de M. Brathwaite ne change rien à l'expérience des téléspectateurs et ne peut empêcher l'impact de ce rôle sur la population québécoise.

Rudi Sajous : Il faudrait écrire « P.K. Subban et Boucar Diouf disent qu'ils n'ont pas été offusqués » ... L'un et l'autre défendent leur carrière d'abord et avant tout. Leurs réponses sont donc orientées dans ce sens. Il y a toutefois des nuances que je tiens à mentionner au sujet de ces deux personnes et mes opinions sur eux n'engagent que moi-même.

Boucar Diouf s'est fait connaitre en s'inscrivant dans une lignée de ceux qui sont appelés en renfort pour rassurer l'establishment et valider des excès ayant été commis. Ils ont tout intérêt à obtempérer, car ils souhaitent plus que tout pouvoir continuer d'apparaitre dans les émissions d'affaires publiques ou de divertissement à la télé ou à la radio, en plus de prolonger leur carrière dans d'autres domaines.

Avec P.K. Subban, il s'agit d'autre chose. Le défenseur vedette des Canadiens de Montréal est un excellent joueur de hockey. Dans le domaine hyper compétitif du sport professionnel, où les meilleurs sont recherchés, où règnent les lois de l'offre et de la demande, même lorsqu'on ne vous « aime pas la face », on retient vos services. Toutefois, il est évident que Subban n'est pas traité comme tout autre joueur vedette. Qu'il s'agisse des commentaires négatifs ou à double sens qui se font entendre de façon récurrente par certains journalistes sportifs, d'anciens joueurs devenus commentateurs, des attitudes de quelques coéquipiers ou du coach lui-même envers lui, sans parler de ce qui circule dans les médias sociaux en termes de méchancetés, P.K. Subban n'est pas un joueur comme les autres.

Le Torontois est condamné à se comporter comme tant d'autres Noirs en milieu professionnel : se boucher le nez et les oreilles puis se taire devant les injustices, les propos ou les blagues désobligeants renvoyant à la race et surtout, toujours faire cinq fois plus et dix fois mieux que les Blancs, pour mériter le même salaire. C'est pourquoi vous ne l'entendrez jamais réagir comme tout être humain le ferait face à une situation d'injustice ou d'attaques racistes similaires. Ses réponses seront toujours aseptisées, édulcorées, enjolivées, pour paraitre de celui qui ignore les propos négatifs, se concentrent uniquement sur l'amélioration de son jeu et les performances de son équipe.

Pire, c'est à croire qu'il est tenu à une sorte de code de conduite fait spécialement pour lui : se tenir coi lorsqu'il marque un but ou brille particulièrement lors d'un match, ne pas trop célébrer, ne pas se montrer trop démonstratif au risque d'être accusé d'exubérance, s'excuser à outrance lors des moins bonnes performances. Au lendemain de sa signature de contrat le liant aux Canadiens de Montréal, on aurait cru que notre bon P.K. s'engageait dans une sorte de campagne de relations publiques afin de mieux faire accepter d'avoir réclamé le salaire correspondant à sa valeur et de se retrouver joueur le mieux payé de l'histoire de cette équipe. J'ai trouvé ça vraiment triste.

Rachel Décoste : Est-ce que Boucar Diouf est descendant d'esclaves? Ignore-t-il l'histoire des Noirs au Québec autant que son employeur de souche? Et si on demandait à un Français de France nouvellement installé au Québec de pontifier sur la surprotection paranoïaque de la langue française sans comprendre le contexte historique? Et si les Anglos du ROC le citaient pour abolir les lois et règlements pour soutenir le bilinguisme par après?

Est-ce que quelqu'un peut poser la question à un descendant d'esclave qui n'a rien a perdre en disant la vérité qui blesse ceux qui payent son salaire? C'est une dynamique incongrue, et les minorités devraient être en mesure de saisir ce paradigme.

En justifiant sa décision d'avoir utilisé un comédien en maquillage foncé pour imiter P.K. Subban, Denise Filiatrault a dit qu'il n'avait pas assez d'argent pour embaucher un comédien de couleur pour un sketch de 12 secondes. Comment avez-vous réagi à cette justification?

Marilou Craft : Avec stupéfaction : soit Denise Filiatrault minimise volontairement la durée et la forme de ce sketch, soit elle ne l'a tout simplement pas vu. Il s'agit d'un numéro d'environ une minute (pas 12 secondes), préenregistré et projeté sur écran. Il ne requiert même pas la présence physique d'un comédien à chaque représentation! La contrainte budgétaire n'est donc pas aussi immense que Mme Filiatrault le laisse entendre.

De toute manière, les artistes de théâtre sont créatifs par définition! Ils et elles doivent sans cesse créer avec des moyens limités et parviennent néanmoins à faire vivre la magie. Le respect est-il vraiment l'unique contrainte absolument insurmontable? Il y a plusieurs moyens de parodier une personnalité noire sans avoir recours à une pratique historiquement raciste et décriée par nombre de personnes de couleur... dont engager un Noir! D'ailleurs, l'argument selon lequel Mme Filiatrault « engage des Noirs dès [qu'elle en a] la chance » est bien faible: une des prochaines pièces au Rideau Vert est l'adaptation scénique du film Intouchables. Le personnage qui était un Noir dans le film y est interprété par Antoine Bertrand, un Blanc. La vraie personne dont le personnage du film est inspiré est d'origine algérienne, ce qu'Antoine Bertrand n'est pas non plus. On a évacué toute notion de « race », pourtant essentielle dans l'histoire et dans le film... indépendamment des contraintes budgétaires!

Rudi Sajous : C'est très simple : lorsqu'on est confronté à des limites matérielles, on fait des choix. On priorise. Si vraiment son budget ne lui permettait pas d'engager un Noir pour jouer le rôle de P.K. Subban, Mme Filiatrault n'avait qu'à éviter ce sujet. Maquiller un acteur blanc pour jouer un Noir n'aurait pas dû constituer une option.

Rachel Décoste : Les gens du théâtre et du monde des arts qui ont du talent savent faire preuve de débrouillardise et d'ingéniosité pour surpasser les obstacles financiers et autres.

J'ai déjà vu des théâtres utiliser des (pré) enregistrements vidéos, des marionnettes, des acteurs vus de dos, avec attraits exagérés (chandail du CH ou tête géant(e), dialogue innovateur) et d'autres innovations artistiques dont ceux avec talent et ingéniosité font preuve.

Je cite Mme Filiatrault, parlant d'embaucher un comédien de couleur: «On peut quand même pas lui faire jouer le rôle du maire de Montréal.» Or, Mme Filiatrault constate qu'un comédien blanc peu imiter une personnalité de couleur, mais qu'un comédien de couleur ne peut pas imiter une personnalité blanche. Que signifie ce constat pour vous?

Marilou Craft : C'est une absurdité. En tant que personne blanche, Denise Filiatrault considère qu'un Noir ne peut imiter un Blanc sans choquer, mais rejette les plaintes des personnes noires qui considèrent l'inverse choquant. C'est extrêmement contradictoire! En tant que personne détentrice de pouvoir - par son appartenance à la majorité blanche, mais aussi par son renom, son expérience et son statut de directrice -, elle n'est pas bien placée pour se prononcer sur la question. Ce sont plutôt les personnes de couleur qui sont issues d'une longue histoire d'oppression et de discrimination. Mme Filiatrault devrait donc être à l'écoute de ces dernières qui ne cherchent pas à la discréditer, mais seulement à se faire entendre et à être prises au sérieux.

Rudi Sajous : Mme Filiatrault a agi de mauvaise foi et qu'elle fait dans le deux poids, deux mesures. Si c'était trop compliqué et coûteux d'engager un Noir pour jouer un rôle de Noir pendant 12 secondes, elle aurait dû simplement éviter le sujet qui en impliquait un. Elle a aussi joué les vierges effarouchées en disant que des Noirs, il n'y en aurait plus au Théâtre du Rideau Vert. À cela je dis « tant mieux », surtout si cela doit se faire à la condition de toujours les reléguer aux mêmes genres de rôles stéréotypés ou carrément réducteurs. De toute manière il n'y aurait là rien de nouveau sous le soleil, puisque les Noirs sont encore très sous-représentés dans les médias et le monde du divertissement québécois.

Rachel Décoste : Voilà la hiérarchie raciale qui sévit sous le couvercle « d'ouverture » répété ad nauseum. Gros parleur, p'tit faiseur?

C'est curieux que, selon Denise Filiatrault, l'acteur noir ne puisse pas jouer le rôle du maire de Montréal, mais elle n'a aucun inconfort à ce qu'un blanc joue le rôle de P.K.

Elle semble insinuer que la personne noire (Subban) se résume par sa couleur de peau, ce qui est quelque chose qu'on peut imiter avec du simple maquillage. Mais l'acteur noir n'est pas en mesure d'incarner la personne du maire de Montréal. Sa race est-elle un obstacle insurmontable? Insurmontable pour l'acteur, pour l'auditoire québécois de souche? Pour Mme Filiatrault, dite ouverte et inclusive?

Dans ce débat, plusieurs ont soulevé le film White Chicks, ou encore les sketchs de Dave Chappelle, dans lesquels des comédiens noirs imitent des personnages blancs. En quoi est-ce que ces pratiques sont différentes (ou pas) du blackface?

Marilou Craft : Il est facile de faire un lien entre ces deux pratiques, mais elles sont résolument différentes. Ce raisonnement est souvent soutenu par le faux argument du « racisme inversé ». Je dis faux car le racisme inversé n'existe pas - l'humoriste Aamer Rahman l'illustre à la perfection. Le racisme, en tant que discrimination systémique, comporte une essentielle notion de pouvoir. Les gens de couleur n'étant pas détenteurs de pouvoir systémique, leur déguisement en personnages blancs relève plutôt de la satire, c'est-à-dire d'un discours artistique s'attaquant aux vices de la société et du pouvoir établi en les ridiculisant. Nombre de spectateurs blancs qui ne bronchent pas face au blackface sont pourtant choqués par White Chicks et par les sketchs de Dave Chappelle. Cette réaction ne souligne-t-elle pas l'hypocrisie de ce double standard? Ces deux pratiques seraient semblables dans un monde où le racisme n'existe pas et n'a jamais existé, ce qui n'est hélas pas le cas.

Rudi Sajous : Par souci de cohérence, je ne pourrais que désapprouver au même degré cette pratique dans le sens inverse. Mon opinion est que nous n'en sommes pas encore à ce point idéal où les stigmates et les meurtrissures laissées par des siècles d'humiliations soient guéris et oubliés, que les relations entre Noirs et Blancs soient à ce point normalisées pour permettre que l'on plaisante avec des sujets aussi sensibles.

À la vérité, relever qu'on a déjà vu quelques cas de Noirs dénombrés sur les doigts d'une main, imiter des Blancs est la réponse de gens se trouvant en panne d'arguments. Car combien de fois avons nous vraiment vu ce type de représentation dans les médias, dans des films ou des sketchs ? Le blackface était une pratique systématiquement organisée et reprise une quantité innombrable de fois, et comme on l'a rappelé dans une question précédente, autant aux États-Unis qu'au Royaume-Uni. Finalement, on en a vu suffisamment ici aussi, au Canada.

Rachel Décoste : Tel qu'expliqué dans mon blogue, Le blackface et les valeurs québécoises, l'imitation raciale ne s'insère pas dans ‎l'image sociohistorique des Québécois de souche. C'est un argument qui ne tient pas debout.

Selon vous, quel est le choix à faire si on veut imiter une personnalité de couleur sur scène, sans se moquer d'elle?

Marilou Craft : Il faut être sensible à la réalité des personnes de couleur, et le premier pas est d'être à l'écoute lorsqu'elles se prononcent sur ce sujet. Si elles disent être sous-représentées sur scène, si elles disent être discriminées, il faut accepter cette critique et travailler à améliorer la situation. Leur répondre qu'elles ont tort quant à leur propre situation et leur propre oppression ne fait qu'envenimer la situation. Veiller à augmenter la présence des personnes de couleur sur scène est un premier pas. Sinon, je suis tout à fait fan du Maka Kotto des Pic-Bois (duo d'humoristes formé par Maxime Gervais et Dominic Massicotte, deux Blancs), qui prouve qu'il est tout à fait possible de parodier sans maquillage!

Rudi Sajous : Facile: engager un acteur ou une actrice de race noire.

Rachel Décoste : Voir les exemples que j'énumère ci-haut. Autrement, Mme Filiatrault pourrait tout simplement faire preuve de l'ouverture légendaire des Québécois et d'embaucher une gamme de comédiens qui ressemblent au public visé, et au Québec d'aujourd'hui.

Marilou Craft, vous travaillez dans le milieu du théâtre. Selon vous, à peu près combien de comédiens de couleur basés à Montréal auraient pu jouer le rôle de P.K. Subban?

Marilou Craft : Un tas! Les comédien(ne)s de couleur sont sous-représenté-e-s sur scène, à l'écran, et même dans les écoles de théâtre. On semble considérer qu'ils et elles ne peuvent être crédibles dans un rôle québécois, classique ou tragique - qui a déjà vu une Belle-Sœur métisse? Un Tartuffe noir? Une Antigone asiatique? Ces acteurs et actrices sont ainsi confiné(e)s aux rôles dont la « race » est spécifiée et, dans la plupart des cas, ces rôles sont stéréotypés (un propriétaire de dépanneur asiatique, un criminel noir, un terroriste arabe, etc.). Au final, ils et elles ont n'ont qu'un accès restreint à la très grande majorité des rôles. Dans un tel contexte, quel comédien noir refuserait d'incarner une célèbre et talentueuse personnalité publique comme P.K. Subban?

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