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Nigéria: une présidentielle aux risques multiples

24/01/2015 08:58 EST | Actualisé 26/03/2015 05:12 EDT

Le 14 février aura lieu une élection présidentielle au Nigéria. Vous ne le saviez peut-être pas, car les médias occidentaux ne parlent de ce pays de l'Afrique de l'Ouest que quand il s'agit de Boko Haram, cette secte djihadiste qui s'est fait connaître dans le monde entier en kidnappant plus de 200 lycéennes en avril 2014 et qui a redoublé de férocité ces derniers jours.

Ce scrutin, au-delà de sa portée symbolique pour une jeune démocratie, marque une étape décisive non seulement pour le Nigéria, mais aussi pour tous les pays de la région.

Géant africain aux pieds d'argile

Le Nigéria est le pays le plus peuplé d'Afrique, avec 177 millions d'habitants pour une superficie d'un peu moins d'un million de kilomètres carrés.

État fédéral de 36 États fédérés (auxquels s'ajoute la capitale fédérale, Abuja), le Nigéria possède également le premier PIB du continent, jouissant de grandes richesses en hydrocarbures (36 milliards de barils de réserves prouvées de pétrole et les premières réserves de gaz du continent) et d'excellentes perspectives de développement dans les services (52% du PIB) et l'agriculture (avec 80% du territoire en terres cultivables, souvent très fertiles).

Richesse du sol donc, mais aussi richesse culturelle, notamment grâce à son hétérogénéité ethnico-religieuse. La société nigériane compte près de 374 groupes ethniques, dominés par les Haussa/Fulani dans le Nord (29%, majoritairement musulmans), les Yoruba dans le Sud-Ouest (21%, musulmans et chrétiens) et les Igbo dans le Sud-Est (18%, majoritairement chrétiens).

Une mosaïque qui révèle aussi des fractures territoriales multidimensionnelles (religieuse, économique et démographique) qui sont également, et malheureusement, une source de tensions communautaires chroniques et violentes.

Mais on pourrait dire aujourd'hui qu'au-delà du clivage entre le nord, musulman et pauvre, et le Sud, chrétien et riche, c'est surtout le fondamentalisme religieux représenté par Boko Haram et la corruption endémique qui représentent les plus grandes menaces pour le Nigéria.

Un État islamique en Afrique de l'Ouest?

En effet, Boko Haram contrôle de grandes parties des trois États du Nord-Est du pays (Yobe, Borno et Adamawa). Abubakar Shekau, à la tête d'une armée de plus de 3 000 soldats (et près de 40 000 adhérents à la secte), a réussi à mettre en déroute l'armée nigériane et à s'emparer, après chaque bataille, des équipements militaires lui permettant de conquérir de nouveaux territoires.

Son ascension fulgurante ces derniers mois rappelle à plus d'un titre celle qu'a connue Daech durant la première partie de l'année précédente en Syrie et en Irak.

Cette ascension s'explique par plusieurs facteurs tels que la pauvreté et la défaillance des armées de la région, entre autres, mais surtout par le soutien décisif que lui procurent leurs complices au sein des appareils politique et sécuritaire au Nigéria.

Car il faut comprendre que l'idéologie défendue par la secte djihadiste, c'est-à-dire un islamisme radical prônant l'application stricte de la charia partout au Nigéria, est exactement la même que celle adoptée par cette élite politiquo-militaire qui a abreuvé, durant des années, la communauté musulmane nigériane de Wahhabisme saoudien, et qui veut accéder aujourd'hui à la plus haute marche du pouvoir, en présentant pour la quatrième fois consécutive l'ex-dictateur Muhammadu Buhari.

Buhari, entre le Qamis et le treillis

Muhammadu Buhari n'est effectivement pas un inconnu dans le pays. Général de 72 ans originaire du nord, musulman très pratiquant, il est arrivé à la tête du Nigéria en décembre 1983 en renversant Shehu Shagari, arrivé au pouvoir par des élections démocratiques en 1979.

S'ensuivit alors un règne de 20 mois marqué par les pires entorses aux droits de l'Homme, au nom de la "guerre contre l'indiscipline".

Par exemple, l'exécution publique de trois Nigérians condamnés pour trafic de drogue. Ou encore l'arrestation du célèbre chanteur et militant des droits de l'homme Fela Kuti. Ou la purge dans les milieux politiques de l'opposition, sous couvert de lutte contre la corruption.

Buhari est même allé jusqu'à faire droguer un ancien ministre en fuite en Grande Bretagne, afin de le faire rapatrier dans un conteneur, avant que les douanes britanniques n'arrêtent le "colis" à la frontière...

Bref, sa brutalité a marqué la mémoire collective nigériane.

Mais pour les jeunes générations qui n'ont pas connu son régime, c'est surtout son ancrage dans le courant fondamentaliste qui pose problème aujourd'hui. Quand Buhari dit qu'il était prêt à mourir pour que la charia soit appliquée partout dans le pays, il donne de la légitimité aux actes terroristes de Boko Haram.

Quand il appelle les musulmans du nord à la violence après sa défaite de 2011 (élection considérée par la communauté internationale comme la plus transparente), il met le feu au pays (près de mille morts). Et puis, au-delà de ses déclarations incendiaires, son projet politique est plus populiste qu'efficace.

Ce projet "islamique" appliqué dans les années 2000 dans les États contrôlés par le parti qu'il dirigeait, All Nigeria Peoples Party (ANPP), n'a pas vaincu les inégalités et l'injustice sociale. Comment pourrait-il réussir aujourd'hui à redresser le pays avec le même programme, alors que le prix du baril de pétrole est en dessous de 50 dollars et qu'une partie du territoire est sous le contrôle des terroristes?

Éviter le scénario irakien

La réponse est que face à une nébuleuse djihadiste qui risque de jeter toute l'Afrique de l'Ouest dans le chaos, le Nigéria et ses voisins se passeraient bien d'un homme qui ajoute de la division à la division, et qui risquerait, comme Nouri Al Maliki en Irak, aveuglé par son sectarisme, de mener son pays au désastre.

L'analogie avec le cas irakien est en effet assez frappante. Les deux pays partagent les mêmes bénédictions et malédictions. Bénédiction des richesses, malédiction des folies meurtrières au nom de la religion. Mais les Nigérians, Musulmans et Chrétiens, devront choisir le 14 février un autre destin que celui de l'Irak, qui lutte aujourd'hui pour sa survie face à l'État islamique.

Ce blogue a été publié à l'origine sur le Huffington Post Maghreb - Tunisie.

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