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Critiquer l'islamisme n'est pas de l'islamophobie

21/11/2016 08:45 EST | Actualisé 21/11/2016 10:15 EST

L'amalgame entre islam et islamisme est aujourd'hui pour les populations québécoises et canadiennes, source de confusion et d'incompréhension. Il faut dire que dans la plupart des cas l'islam est victime du comportement de l'islamisme. C'est à ce niveau exactement que s'impose l'opération nécessaire, mais difficile de préciser quel type de position relève de l'islamophobie et quel type de position est une critique de l'islamisme.

L'islam est comme toute autre religion une expérience spirituelle. Sa pratique en toute liberté est un droit fondamental dans notre démocratie. En revanche, quand cette expérience spirituelle cherche à devenir un socle pour un rapport politico-social, elle ne relève plus de la spiritualité. Elle devient plutôt une plateforme d'un projet politique. Elle devient une idéologie qui pense que seul son Dieu est le vrai Dieu, que seule sa vérité est la bonne vérité et que sa spiritualité est non seulement la plus pure, mais qu'elle est la seule légitime. Du coup, elle peut tout se permettre et surtout rien ne doit lui être refusé. Quand cette attitude reste dans le domaine du privé, elle relève de la liberté de conscience. Mais quand elle devient une doctrine politique, cette attitude entraîne un changement des règles qui régissent l'ensemble de la société et elle sort du domaine de la liberté de conscience.

Ce mode de pensée correspond parfaitement à la mentalité de ce que nous appelons aujourd'hui l'islamisme, l'islam politique ou l'islam radical. Dans les contextes des coexistences religieuses et politiques, la tolérance religieuse d'un côté et le pluralisme démocratique de l'autre, impliquent tous les deux la désactivation des mécanismes du prosélytisme religieux non seulement pour faciliter le vivre ensemble, mais pour le rendre tout simplement possible. Incontestablement, l'islamisme refuse de désactiver ces mécanismes. En manipulant les valeurs démocratiques, il revendique son droit exclusif de les garder en mode opératoire. Ce qui est dangereux dans ce glissement du spirituel vers le politique, c'est qu'il rend sa contestation voire sa simple critique une opération risquée, délicate et parfois impossible, car elle peut être comprise comme une position raciste. C'est la manipulation la plus dangereuse que les islamistes radicaux opèrent dans les sociétés occidentales.

C'est précisément ici que doit se faire la différence entre islamophobie et critique de l'islamisme, car cette tactique de manipulation n'est pas utilisée seulement dans les démocraties occidentales. L'islamisme s'en sert aussi couramment dans les pays arabes et les pays musulmans. Chaque fois que les acteurs non islamistes s'opposent à ses tentatives d'islamisation des institutions des États et d'islamisation de l'espace public, la réaction des islamistes est toujours la même. Ils accusent automatiquement leurs adversaires politiques d'islamophobie. Pourtant ces adversaires sont des musulmans comme eux. Ils ne peuvent logiquement contester la légitimité de leur propre religion. Ils ont tout simplement une différente interprétation de l'islam que l'islamisme cherche à délégitimer par la manipulation du concept de l'islamophobie. Dans ce contexte qui rappelons-le, est parfaitement applicable aux démocraties occidentales, l'islamophobie perd le sens de la racisation de l'islam. Elle devient une arme d'un double chantage spirituel et politique.

Est-ce que le refus des demandes d'accommodement est toujours une expression islamophobe? Pas nécessairement.

L'essentialisation des musulmans dans les médias et leur racisation dans les discours de certains milieux politiques occidentaux sont indiscutables. En revanche, considérer l'orientalisme et le discours politico-médiatique comme les seules sources de racisme à l'égard des musulmans est un déterminisme réducteur non seulement trompeur, mais aussi très dangereux. Il est dangereux, car non seulement il nie la responsabilité de l'islamisme radical de la haine contre l'islam en Occident, mais pire encore, il lui reconnaît d'une manière indirecte la posture de victimisation qu'il cherche incessamment à prendre. Lui reconnaître cette posture même indirectement c'est aussi lui reconnaître par la même logique la légitimité de sa prétention de représenter l'islam.

Pourtant, cette prétention est illégitime. Elle est violemment contestée à l'intérieur de l'espace de l'islam lui-même par des larges segments des sociétés musulmanes. Ces deux niveaux de reconnaissance sont en réalité les deux pièges que les islamistes tendent aux tendances de gauches occidentales. En dénonçant l'islamophobie de la manière la plus légitime qu'il soit, ces tendances finissent, sans s'en rendre compte, par légitimer l'islamisme. Ainsi par peur d'être taxées d'islamophobes, elles finissent par jouer son jeu. Elles se mettent dès lors à défendre l'idée de lui accorder toutes ces revendications politico-idéologiques pensant qu'il s'agit des revendications légitimes de la spiritualité musulmane.

Est-ce que le refus des demandes d'accommodement est toujours une expression islamophobe? Pas nécessairement. Il faut faire la différence entre la haine et le mépris des valeurs musulmanes et le refus de la confessionnalisation de l'espace public. Quand l'exercice de la spiritualité se transforme en prétexte pour exiger un traitement spécial qui affecte l'universalité de la norme étatique et qui transforme l'État en une institution morale, il n'est plus considéré comme un geste de foi. Il se transforme en un signe idéologique qui cherche à changer le mode de vie sociale. À partir de cet instant-là, nous ne sommes plus dans l'islam. Nous sommes dans l'islamisme. Nous nous trouvons ainsi dans un rapport de pouvoir cherchant à imposer à une société qui n'est pas musulmane et à un État qui n'est pas islamique une vision et un système de valeur qui ne sont pas les leurs. Par conséquent, à la place d'une coexistence pacifique des cultures nous nous trouvons une dans une confrontation des valeurs et d'identités. C'est les pires crises qui peuvent frapper une société démocratique. Il suffit de bien contempler le modèle français pour le comprendre. D'ailleurs, il faut à tout prix éviter de reproduire les crispations identitaires propres à ce modèle chez nous au Québec.

La liberté du culte est une liberté civile incontestable, mais elle doit être individuelle et privée. Elle se pratique dans les espaces permis par le contrat social de la société en question. L'islam en tant que religion n'est pas du tout hostile à cette approche. Bien au contraire, la jurisprudence musulmane est très permissive par rapport au devoir religieux du musulman qui ne vit pas dans un climat islamique. Dans cette condition, selon la loi islamique elle-même, des accommodements sont possibles et permis à l'intérieur même de la pratique religieuse musulmane sans affecter sa foi. C'est l'islamisme qui cherche par tous les moyens d'occulter cette partie libérale de la théologie musulmane pour des raisons purement politiques. Il cherche à pousser les musulmans d'Occident à se considérer comme des croyants avant de se considérer comme des citoyens alors que la voie de leur intégration implique le contraire.

Il faut donc inviter nos concitoyens musulmans à prendre sérieusement en ligne de compte cette double réalité. Leur religion leur permet de pratiquer leur spiritualité sans avoir le besoin de l'afficher dans l'espace public. Il est dans leur intérêt de considérer l'espace public comme un espace de citoyenneté, et non pas un espace de foi ni de spiritualité. Cette attitude est le seul mécanisme de leur intégration. Le contraire signifie leur exclusion.

Un débat sain sur ces questions implique de bien tracer les frontières entre le politique et le philosophique. C'est malheureusement ce qui fait défaut dans le débat public au Québec.

Afin d'éviter les tensions qui ont secoué le Québec lors des audiences de la commission Bouchard- Taylor, il faut éviter l'amalgame entre islam et islamisme. Il faut insister pour que les grands médias fassent la différence entre les deux, car continuer à les confondre ne peut que servir l'islamisme radical. La subsistance de cet amalgame peut même lui faciliter les processus de radicalisation de notre jeunesse, comme l'ont montré plusieurs études. Il faut surtout mettre fin aux pratiques discriminatoires dans l'emploi et le logement, ainsi qu'aux discours publics stigmatisants. Un des arguments de taille que l'islamisme instrumentalise souvent pour faire de la mobilisation politique, c'est ce qu'il considère être de la discrimination contre les musulmans en matière de liberté religieuse. Pour les islamistes, c'est la preuve principale de la haine que porte l'Occident à l'islam. Refuser au musulman ce qu'on accorde aux autres groupes religieux ne peut que donner du crédit à cette prétention et par conséquent servir l'islamisme. Il faut reconnaître qu'elle lui a permis jusqu'ici de continuer à manipuler le concept d'islamophobie.

Un débat sain sur ces questions implique premièrement bien tracer les frontières entre le politique et le philosophique. C'est malheureusement ce qui fait défaut dans le débat public au Québec. Les deux registres sont souvent entremêlés. L'un finit souvent par prendre la place de l'autre. Quand d'un côté les islamophobes dénigrent l'islam et exigent que nos institutions votent des lois qui limitent injustement la liberté religieuse des musulmans et quand, de l'autre côté, les islamistes demandent des traitements spéciaux et des accommodements prétextant leur pratique religieuse, nous ne sommes plus dans le registre philosophique qui accepte la pluralité des opinions. Nous sommes plutôt dans le registre juridico-politique qui, théoriquement, ne peut pas accepter les deux logiques, car elles impliquent l'inégalité dans la distribution des droits. La posture des premiers relève de l'islamophobie et la posture des deuxièmes relève de l'islamisme. Ni l'une ni l'autre ne devrait être acceptée dans une société démocratique. Le pluralisme philosophique et la différence des opinions sont des valeurs fondamentales des sociétés démocratiques. Elles doivent demeurer dans la limite de l'espace philosophique. Quant à la règle juridique de l'État, elle doit être impérativement universelle dans un sens comme dans un autre et surtout, elle doit exprimer la volonté générale de la collectivité politique souveraine. Il y a là, les deux conditions de son droit absolu de s'imposer.

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