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Presser le citron: la douce plénitude d'être dans le jus

25/11/2014 10:09 EST | Actualisé 25/01/2015 05:12 EST

« J'aurais aimé ça, mais chu teeeeellement dans le jus! »

Cette phrase, je l'entends continuellement. Et toujours sur le même ton: légèrement déçu, très empressé, mais, surtout, avec une satisfaction mal dissimulée. Parce que malgré ce qu'on prétend, on adore ça être dans le jus. Ça veut dire qu'on mène une vie active, qu'on a mille projets, qu'on est populaire, compétent, important, voire indispensable. Le top du top.

C'est une expression relativement récente. Elle tire sa source dans le fait d'être « pressé comme un citron », débordé. Dépassé par les événements. Bref, ça signifie n'avoir aucun temps pour soi et c'est ça qu'on aime tant. Si on en avait, qui sait ce qui pourrait nous tomber dessus? L'ennui, l'angoisse, les remises en questions. De ces réflexions existentielles naîtraient peut-être des changements, des bouleversements, des révolutions personnelles ou à grande échelle. Et quoi encore, la conscience que nous ne sommes pas éternels? Non, mieux vaut se tenir occupés, en avoir par-dessus la tête. C'est éreintant, bien sûr, mais tellement moins dérangeant.

Être dans le jus, c'est être productif et c'est le mot d'ordre de notre époque. Fini le temps où on valorisait les grands penseurs, les philosophes, les gens qui, d'une façon ou d'une autre, prenaient du recul pour reconsidérer les idées et les certitudes ambiantes. Il faut maintenir le rythme si on veut faire rouler la sacro-sainte économie! L'éducation ne vise plus à former des esprits, mais à apprendre un métier. On remplace « citoyens » par « payeurs de taxes » et le verbe « faire » prend le pas sur « savoir » et « être ». Et peu à peu on oublie que, pour avancer, se limiter à mettre l'épaule à la roue ne suffit pas; il faut aussi prendre le temps de choisir une direction.

Ça peut être très bien d'être dans le jus. Il faut être dans l'action parfois si on veut réaliser certains projets, vivres certaines expériences. Mais ne valoriser que cela, toujours courir dans tous les sens rompt notre équilibre et une semaine par année à boire des pina coladas sur une plage surpeuplée peut ne pas suffire à se remettre du marathon.

Comme tout le monde, moi aussi j'ai mes périodes « dans le jus ». Et, comme tout le monde, j'y trouve un certain contentement, une valorisation, une validation de mes choix personnels ou professionnels. Mais après un moment, l'adrénaline cesse de me griser pour me consumer à petit feu et je n'ai plus qu'une envie: m'arrêter pour pouvoir souffler un peu, me ressourcer, voir la vie passer. Parce que plus je la remplis d'activités de toutes sortes, plus j'ai l'impression qu'elle me glisse entre les doigts. Je perds le fil des saisons, les mois me semblent des semaines et les semaines des heures. Alors j'appuie sur « pause » pour m'imprégner de mon existence au lieu de la meubler.

Ce n'est pas très in, je l'avoue. Mais je préfère me garder du jus pour la beauté, le spleen et l'imprévu que de m'agiter dans tous les sens pour ne pas me noyer dedans.

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