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La modération a bien meilleur coût: le prix des inégalités (2/2)

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Ce billet a aussi été publié sur Libres Échanges, le blogue des économistes québécois.

Un précédent billet montrait que les inégalités sont un phénomène complexe et coûteux en termes d'efficience économique. Le présent billet abordera leur rôle dans la Grande Récession de 2008 ainsi que leurs effets négatifs sur la croissance, sur la qualité de la main-d'œuvre, sur le bien-être de la population et sur la mobilité sociale.

Un des principaux risques pour l'économie mondiale

Si les aléas de la conjoncture économique influencent beaucoup le montant total de richesses à distribuer et sa répartition, les inégalités ont également un impact négatif important sur la croissance économique. [1] « La distribution inégalitaire du revenu paraît avoir un impact nuisible sur l'épargne comme sur l'investissement, freinant de manière indirecte la croissance. [...] Il s'ensuit que les facteurs concernant la distribution du revenu se répercutent sur la croissance économique à moyen et long terme au même titre que les variables macroéconomiques traditionnelles (comme l'inflation et le taux de chômage). » [2].

Plusieurs économistes du Fonds monétaire international soutiennent que les grands écarts de revenus et de richesses seraient en partie responsables de l'implosion de l'économie mondiale en 2008. Les périodes de croissance seraient également moins longues et les crises seraient plus brutales dans les pays plus inégalitaires.

Peu de gens profitent d'une récession économique. Les profits des entreprises baissent (bien qu'il existe d'importants écarts d'une industrie à l'autre), les rendements des placements en bourse diminuent, bien souvent les salaires stagnent et les finances publiques sont mises à rude épreuve. De plus, les revenus des ménages et les recettes fiscales déclinent. En contrepartie, les prestations d'assurance contre le chômage et pour l'assistance de dernier recours bondissent. Ces programmes de répartition des risques sociaux varient beaucoup d'un pays à l'autre, tant pour le nombre de personnes couvertes et l'accessibilité que pour la durée et la générosité (ou la pingrerie) des prestations.

Fait à noter, certaines catégories de la population peuvent trouver avantage à certains types de récession. Par exemple, au début des années 1980 et 1990, lors des récessions causées par la lutte à l'inflation, les retraités et les autres épargnants ont pu profiter de taux d'intérêt réels élevés.

Par contre, certains ménages sont plus touchés que d'autres par les récessions, soit, principalement, les plus vulnérables : les femmes (surtout si elles sont monoparentales), les jeunes, les aînés et les immigrants. Au Québec, dans le cas des jeunes familles, « la variation des niveaux d'inégalité est fortement conjoncturelle et de nature contracyclique : ces niveaux augmentent en phase de récession et diminuent en phase d'expansion. » [3].

Instabilité politique, corruption et bien-être

Les écarts de revenus amènent également leur lot d'instabilité politique. La perception que la croissance économique ne profite pas à tout le monde encourage la contestation, le populisme, le protectionnisme et la xénophobie. Ce faisant, ils rendent plus difficile l'adoption de lois et nuisent au climat d'affaires. Le Forum économique de Davos est allé jusqu'à considérer ces écarts comme étant l'un des principaux risques pour l'économie mondiale et une menace pour la cohésion sociale et la stabilité politique des sociétés.

Il y a également un risque de détournement des institutions politiques par les mieux nantis [4], ayant recours à des lobbyistes et finançant (légalement ou pas) des partis politiques, des groupes de pression et des think tanks. La corruption des élus et des fonctionnaires ne serait pas étrangère aux fortes inégalités des revenus [5]. Le détournement des institutions démocratiques au profit d'individus et d'organisations disposant de moyens élevés mène à l'extraction de rentes [6] et nuit ainsi aux acteurs économiques qui jouent selon les règles du jeu.

Les inégalités excessives nuisent aussi à la qualité de la main-d'œuvre d'un pays. En effet, les pays plus inégalitaires ont une population moins en santé, les enfants réussissent moins bien à l'école et les taux d'obésité et de problèmes mentaux sont plus élevés [7]. De plus, la mobilité sociale, soit la capacité d'un individu d'améliorer son sort par rapport à celle de ses parents, est fortement corrélée avec le niveau d'inégalité. Autrement dit, un engagement pour l'égalité des chances a peu de chances de réussir sans s'attaquer aux inégalités élevées.

Le Québec : différent et semblable

Bien que moins touché que d'autres sociétés, le Québec n'a pas été complètement épargné par la croissance des inégalités.

Ainsi, la croissance économique y a profité davantage aux mieux nantis depuis les années 1980. L'économiste québécois Jean-Michel Cousineau a comparé l'évolution du PIB et du revenu médian des familles au Québec. Le tableau qui suit est issu de ses travaux. Il montre bien que le revenu médian des familles québécoises n'a pas progressé entre 1975 et 2005 malgré une croissance de plus de 60% du PIB par habitant. L'accroissement de richesse a donc apparemment été concentré aux mains d'un nombre restreint d'individus ou de ménages.

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Notons toutefois que la stagnation du revenu médian est en partie attribuable à la combinaison de deux autres phénomènes : une baisse de la taille des familles et une augmentation de la proportion des familles formées de personnes seules et de personnes âgées. Le revenu médian des familles formées de deux personnes a en fait augmenté (surtout de 2006 à 2010, avec un sommet en 2009). Cela dit, il demeure que cette croissance a été bien plus faible que celle du PIB par habitant.

En se basant sur leurs revenus après impôt, la taille de sa classe moyenne s'est réduite depuis le milieu des années 1980 et la part des revenus captée par le 1 % le plus riche est passée de 7 à 11 % de tous les revenus marchands et de 6 à 8 % pour la part des revenus après impôts. Est-ce problématique ? C'est à la société d'en décider.

Conclusion

Au final, des inégalités de revenus excessives sont nuisibles aux consommateurs, aux entrepreneurs, au climat d'affaires, à une croissance économique durable et au bien-être général. Les coûts économiques et sociaux sont importants et vont croissant lorsqu'un pays subit des écarts de richesse grandissants.

Références:

1. Voir James K. Galbraith, 2012. Inequality and Instability: A Study of the World Economy Just Before the Great Crisis. Oxford : Oxford University Press; Torsten Persson et Guido Tabellini, 1994. « Is Inequality Harmful for Growth? ». American Economic Review, vol. 84, no 3.

2. Daniel Oesch, 2001. « L'inégalité, frein à la croissance? L'effet de l'inégalité des revenus sur les taux de croissance de dix pays de l'Europe de l'Ouest ». Swiss Political Science Review, vol. 7, no 2.

3. Stéphane Crespo, 2007. L'inégalité de revenu au Québec 1979-2004: les contributions de composantes de revenu selon le cycle économique. Québec, Institut de la statistique du Québec.

4. Jacob S. Hacker et Paul Pierson, 2010. Winner-Take-All Politics. New York : Simon & Schuster.

5. Edward Glaeser, Jose Scheinkman et Andrei Shleifer, 2003. « The Injustice of Inequality ». Journal of Monetary Economics, vol. 50.

6. Extraction de rente : le détournement à son avantage de la richesse créée par les autres grâce à sa position de force ou le détournement d'institutions. Référé dans le texte : Joseph Stiglitz, 2012. The Price of Inequality. Londres : W. W. Norton & Company.

7. Richard Wilkinson et Kate Pickett, 2009. The spirit level: Why equality is better for everyone. London : Penguin Books.

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