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Mal des montagnes, Everest et bouse de yak

08/09/2014 10:26 EDT | Actualisé 08/11/2014 05:12 EST

Kala Patthar, vallée du Khumbu, Népal.

Accroupi sur un plateau de roc noir, vacillant dans un vent formidable qui bat mon visage de poussière et de cailloux, je lève un regard plissé sous mes lunettes vers la scène qui s'offre enfin à moi, après huit jours de pourparlers entre mon corps et les éléments.

Je suis au pied du mont Everest.

Seul, humble devant l'immensité des montagnes et le fracas glacé du vent, ému par cette Nature qui me regarde dans les yeux, je savoure longuement ma chance d'être ici.

Puis, soudainement, je baisse la tête pour vomir.

Il est temps de redescendre.

...

Nous sommes hier soir, à Lobuche (4950 m). Babet, qui a fondu en larmes plus tôt dans la journée, brisée par la fatigue et le vent, délire maintenant autour du poêle à nous apprendre des énormités dans sa langue natale.

(Le texte continue après la galerie)

Mal des montagnes, Everest et bouse de yak

Fort d'un penchant pour les dialectes et d'une mauvaise censure, j'allais les répéter plus loin à d'autres Néerlandais, et me faire insulter ; pour l'instant, l'exercice détend mon amie, et nous en même temps.

Tous sentent maintenant les effets de l'altitude ; avec 50 % de la quantité habituelle d'oxygène dans l'air, nous tournons au ralenti, et sommes quelquefois pris de vertige ; surtout, un léger mal de tête persiste en toile de fond à nos pensées.

Le froid, mordant le jour comme la nuit, nous suit de l'extérieur jusque dans la chambre, pauvrement isolée. Le grelottement est constant et les jurons spontanés, lancés à voix haute pour moi-même, ponctuent mes activités de tous les jours.

Comme nous ne sommes souvent que trois ou quatre dans des loges pouvant accueillir une cinquantaine de personnes, nos hôtes ont l'habitude de se limiter à un seul feu par soir ; vers sept heures, les lumières sont fermées. Nul abri où se réfugier, mis à part le sac de couchage, dans lequel une gourde remplie d'eau bouillante nous permet de survivre à la nuit.

"Ils n'ont pas assez de bois ?", demandai-je une fois à un alpiniste australien d'un âge vénérable.

-Ça n'est pas du bois. C'est de la merde.

Le poêle salvateur, l'étreinte hypnotisante de sa paroi de fonte, les brèves rêveries de ces répits ouatés, je devais tout ça à la bouse de yak.

...

Ce mal qui se profilait insidieusement chez mes compagnons et moi-même durant les longues journées d'ascension, s'est finalement montré de face ce matin.

Stan, qui m'avait quitté pour monter plus rapidement, est reparu en sens inverse ; et il avait perdu le panache qui convenait à sa jeunesse et sa stature de colosse.

Arrêté en amont sur le sentier, il s'est pris d'un violent mal de tête ; devant ses yeux injectés de sang, une anxiété et un rythme cardiaque galopants, un Sherpa s'est emparé de son sac et l'a aidé à redescendre à toute allure.

L'AMS, ou Acute Mountain Sickness, est une réaction du métabolisme à une baisse significative d'oxygène dans l'air respiré. Ce mal touche la plupart de ceux qui s'aventurent dans les hauteurs sans une acclimatation suffisante - il faut donner au corps, par exemple, le temps d'augmenter la quantité de globules rouges dans le sang afin de parvenir à s'oxygéner malgré une respiration infructueuse.

Les symptômes, variés, passent du mal de tête à la nausée, la confusion, la perte de coordination et de la vue ; puis, c'est l'oedème cervical, le coma et la mort.

L'idée de mon cerveau qui pousse sur l'intérieur de mon crâne en se remplissant d'eau m'apparaissant fort désagréable, je garde le remède en tête : descendre. La prévention elle, toute simple, se résume au bon sens : il faut prendre son temps et écouter son corps.

Le vol fréquent des hélicoptères de sauvetage au-dessus de nos têtes, tout le jour, nous rappelle le sérieux de la chose.

Le lift coûte d'ailleurs cinq mille dollars, c'est-à-dire mille nuits en auberge de jeunesse, ce qui a de quoi écourter dramatiquement mon voyage.

...

Rejoint par Lars, un plongeur de l'armée danoise rencontré derrière un rocher lors de bourrasques d'une violence ridicule, je jète un dernier regard vers la montagne légendaire. Puis, nous mettons le cap vers le bas.

J'imagine, ébahi par leur hardiesse ou leur folie, les pionniers : ceux qui se sont lancés vers un sommet de 8800 mètres sans oxygène et sans Gore-Tex, et surtout sans prédécesseurs pour les guider.

De nos jours, l'aventure s'est industrialisée : il suffit d'une idée fixe assortie d'environ 40 000 $ US pour se garantir une place dans la course à l'ego et la photo de profil sur le toit du monde.

Toutefois, les quelques centaines de cadavres encore disséminés sur l'Everest vous rappellent qu'on n'achète pas l'issue d'un voyage ; faire la différence entre la détermination et l'insouciance, dans un contexte où l'orgueil tient souvent lieu de médiateur, est un pari qui ne pardonne pas.

Pour ma part, je suis heureux. Je suis venu, j'ai vu, j'ai vomi.

Vivement le niveau de la mer.

À suivre...

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