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Mafia et dépanneurs de Kyoto

29/09/2014 01:58 EDT | Actualisé 29/11/2014 05:12 EST

Kyoto.

Je glisse lentement et à contre-sens sur le trottoir bondé, ouvrant sans le toucher un banc de passants qui se referme derrière moi sans faire de cas.

C'est février ici, et la démarche amortie que j'ai importée avec moi des pays chauds détonne sur la foule japonaise ; chacun va vite quelque part. Moi j'erre, auscultant avec un intérêt immense les rouages d'une culture inlassablement tendue vers la perfection.

(L'article continue après la galerie)

Mafia et dépanneurs de Kyoto

Je le vois dans les petits détails. On porte à l'apparence des êtres comme des objets un soin vertigineux ; du maquillage aux vêtements, aux enseignes et façades, tout est joli, propre, et utile.

La politesse, si elle adoucit incontestablement les moeurs, est telle que les gens me semblent distants, presque inaccessibles ; je me sens au reste bien loin de la chaleur humaine brute propre à l'Inde, par exemple, avec ses cris, sourires, et les bras passés autour de mes épaules.

"Ils ont besoin de relaxer un peu", résume un Brésilien rencontré au coin d'une rue parce que nos deux têtes surplombaient la cohue.

Quand vous entrez dans une épicerie ou un restaurant, tout le monde vous salue : le portier, le livreur, le commis qui place les légumes. Tous jettent vers la porte, souvent sans lever les yeux, une courtoisie tant incessante qu'elle en devient machinale.

Le caissier vous accueille avec un feu roulant de phrases pré-déterminées, probablement par son employeur, et un sourire générique surplombe sa chorégraphie du transfert de monnaie.

Je me demande parfois si on se voit, quoiqu'on se regarde.

Entre ça et "ça va t'être six piasses eul' gros", il y a probablement une terre de compromis qu'il ferait bon de défricher.

...

Le confort japonais est difficilement imitable.

Des dortoirs par cabines avec rideaux, matelas thérapeutiques et lourds duvets, aux sandales de cuir et mini-lampes de poche qui s'allument lorsqu'on les détache du mur pour aller à la salle de bain la nuit, des portes qui ferment sans bruit, aux distributrices de produits de toilette, rien n'a été oublié.

Seul, le miracle de l'eau potable, six mois de péripéties et d'épiques empoisonnements plus tard, est difficile à décrire. Un petit geste, de longues gorgées fraîches, et le souvenir émouvant de mon guide, dans le désert du Rajasthan, pour qui la même action implique tant d'efforts qu'elle est un événement charnière de son quotidien.

Après le malaise, en tant qu'Occidental, de m'être senti comme un millionnaire dans certains pays du tiers-monde, voilà que je me réveille au milieu de la modernité avec un budget de backpacker.

Je mange donc au dépanneur.

Pas un touriste ne se doute, avant d'y faire face, de l'ampleur du phénomène 7-Eleven au Japon. Avec 15 000 succursales dans le pays, soit deux fois plus qu'aux États-Unis, la chaîne originaire du Texas a pris le marché très au sérieux.

Au dépanneur du coin de ma rue, il y a autant de choix de repas que dans un restaurant du quartier chinois de Montréal. De la pieuvre, des pétoncles, toutes sortes de viandes et légumes ; une horde de plats préparés et sushis frais ornent des étalages en cascades occupant tout le mur.

Je me suis laissé tenté (15 livres).

...

Petite sortie à World, le plus gros club de Kyoto ; une joyeuse bande d'expatriés réunie pour l'occasion, et une ébriété assurée par les cartons de vin de prune et les coupes de saké en plastique des épicerie.

Les locaux nous assaillaient sans cesse pour des photos, jeu auquel nous nous prêtions avec plaisir en bondissant (les japonais, semble-t-il, ne dansent pas : ils sautillent).

C'est alors que je me suis fait entourer par la sécurité.

"Sir.. people scared... you tattoo..." (textuellement).

J'ai compris, parce que j'avais lu sur le sujet -il faut s'informer quand on voyage, un peu comme certains Européens qui laissent 5% de pourboire lors d'une visite au Québec.

Les tatouages, au Japon, sont réservés aux Yakuzas, les membres de la célèbre mafia. Les bains publics et certains clubs les interdisent.

Criant dans la musique forte, je me suis expliqué au chef des portiers : "I'm Canadian...I am NOT a jacuzzi !!"

J'étais saoul.

Réalisant sans doute qu'on avait affaire à un imbécile plutôt qu'à un mafioso, on m'a permis de rester, mais en portant un chandail recouvrant mes avant-bras.

On m'a offert une panoplie de cocktails pour s'excuser du dérangement.

C'est la vie.

À suivre...

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