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La police, une petite vieille et du saké

17/09/2014 03:28 EDT | Actualisé 17/11/2014 05:12 EST

Cinq heures. Le cœur d'Osaka bat une fois.

Ses veines, les rues, se gorgent d'une marée de travailleurs qu'un torrent formidable refoule hors du centre-ville, où ils seront ré-aspirés au matin.

Ce fleuve limpide de cravates, tailleurs et masques chirurgicaux, cette procession silencieuse aux chandelles remplacées par des écrans d'Iphone, gagne par vagues successives les organes nippons d'un divertissement vital : izakaya, karaoké, pachinko.

(Le texte continue après la galerie)

Périple à Osaka

On en ressort souvent ivre, contrastant avec la réserve ambiante, dans ce mécanisme social rodé à la perfection où je suis atterri en grain de sable.

J'ai commencé par faire grincer les douanes.

À peine débarqué de l'avion, j'ai été emporté par cette valse de courtoisie où le sujet nippon bondit d'une courbette à l'autre ; parce que j'étais à la fois charmé et excité de découvrir cette culture célèbre, c'est un Québécois fendu jusqu'aux lèvres que j'ai stationné devant l'officier de l'immigration.

Celui-ci m'a rendu mon sourire. Il a parcouru mes visas des derniers mois en ronronnant. Il a jeté un regard câlin vers mes tatouages, a évalué mon bronzage. Multiplié le tout par mon niveau de nonchalance.

"Just a moment please", m'a-t-il dit, enchanté.

Il a appelé du renfort.

Une équipe de policiers à gants blancs, qu'une politesse fantasque pliait sans cesse en deux comme de petites figurines à ressort, m'a mené vers une salle d'interrogatoire. Puis, on a entrepris de me fouiller, tout en me montrant des photos de saisies.

"Marijuana ? Cocaine ? Pornography ?"

No. But thanks.

...

Deux heures plus tard, je sirotais une Asahi aussi fraîche et méritée que l'estampe dans mon passeport.

Accroché à un comptoir gourmand du centre-ville comme à une bouée, je suivais d'un regard émerveillé une petite vieille d'au moins quatre-vingt-dix balais qui, entre deux bouchées, susurrait une chanson de sa voix mielleuse.

On prend le karaoké très au sérieux ici, et vous pouvez trouver un écran et des micros partout.

Partout.

Cinq monsieurs d'un âge vénérable et aux joues bien rosées firent tout à coup une entrée tapageuse.

Ce groupe débonnaire de personnages apparemment nantis n'a pas tardé à me remarquer.

Comme pour réhabiliter en moi l'image japonaise, légèrement entachée par les douaniers un peu plus tôt, ils m'ont présenté un côté formidablement accueillant ; ils m'ont invité à manger, et ont décidé de me saouler avec méthode, m'offrant chacun leur tour une jarre de saké qu'il fallait engloutir à coups de "kampaï!" (cheers).

Une heure plus tard, bras dessus-dessous, nous dansions autour du bar en chantant dans des langues que je ne parle pas, et en menaçant souvent d'écraser la vieille dans une embardée de camaraderie éthylique.

Lorsque je suis ressorti, seul dans l'atmosphère de mon nouveau coin de planète, anonyme dans le mystère d'une autre capitale, j'étais heureux ; ému par la sympathie de cet accueil, je me suis promis de le remettre au suivant, à la maison. Le fait-on assez souvent ?

Porté par la grâce floue de ces soirées où, vacillant, on retrouve son hôtel par hasard, je suis rentré pour rebondir sur les murs jusqu'à ma chambre et m'endormir habillé, par terre, à côté de mon lit.

...

Au matin, mobilisé par le terme de ma digestion, je me suis hâté vers la salle de bain.

Le coup de foudre.

J'échangerais volontiers le souvenir de mon premier baiser pour celui du moment où j'ai posé des fesses fébriles sur la savante bécosse japonaise.

Siège chauffant, jets d'eau, panneau de contrôle au mur, robinet intégré... et une trame sonore d'oiseaux pour couvrir d'éventuelles flatulences.

C'est aussi ça le Japon, quand technologie flirte avec folie.

L'Otohime, dispositif créé pour remédier à un problème de consommation d'eau potable au pays, est une petite boîte portative capable de reproduire le bruit de la chasse d'eau ; cela vous permet de maquiller vos besoins sans gaspillage, ce que les citoyens timides faisaient d'abord en actionnant la toilette en continu.

En tout cas pour les oiseaux, faudrait revoir. Le bruit d'une selle déterminante, agrémenté du gazouillis de bébés colibris, revêt un caractère d'une absurdité phénoménale.

Des gorilles, peut-être.

Ou du karaoké ?

À suivre...

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