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Clint Eastwood, une chèvre et le désert

22/07/2014 04:27 EDT | Actualisé 21/09/2014 05:12 EDT

Jaisalmer, Rajasthan, Inde.

Le soleil du désert scrute mes moindres gestes d'un regard autoritaire, éclipsé un court instant par un aigle magnifique qui vole en cercles loin au-dessus de ma tête.

Il est là pour la chèvre, du moins ce qu'il en reste. Nous y reviendrons.

Je me tourne vers mon guide.

«Ya ben du sable icitte !»

Il ne parle pas français, aussi répond-il par un sourire à mon ingénieuse remarque.

Il me fait penser à un Clint Eastwood indien, plissant les paupières vers l'horizon et marmonnant à travers sa cigarette roulée. À son chameau, ça. Moi il ne me parle pas beaucoup. De temps à autre il m'offre une lampée d'un whisky artisanal de cactus, qu'il a toujours à portée de la main d'ailleurs, aussi je le suspecte d'être sur la brosse de façon assez permanente.

Autour de notre petite caravane, des centaines de kilomètres d'une flore rare et sèche que les dunes tiennent en joue, et une faune fugace faite de chevreuils, marmottes, chèvres et autres menues créatures aperçues tantôt bondissant vers un bosquet, tantôt sous la forme un peu péjorative de squelette jonchant la terre aride.

(Le texte continue après la galerie)

Clint Eastwood, une chèvre et le désert

Ha, et des chameaux, par dizaines, dandinant leur corps construit comme une blague en le tirant d'un caprice à l'autre. Avec une attitude théâtrale, ils chignent, désobéissent, se retournent pour éternuer dans mon visage, mâchent des branches pleines d'épines, et, dès qu'on les détache, les mâles pourchassent les femelles en grognant, le menton relevé presque à la verticale.

Des p'tits bums, comme dirait l'autre.

Dans le train qui me transportait ici à la vitesse du son (la céréale), et alors que je me prélassais dans le confort le plus imaginaire, j'ai été frappé d'une révélation : je n'avais jamais vu de désert. Soudainement, je réalisais que cette excitation montante, cette appréhension de l'inconnu, incarnait ce qui m'avait manqué dans la routine et m'avait acculé au voyage : le manque de premières fois.

Comme un enfant qu'on emmène à une mer dont il ne connaît que le rêve, j'avais l'impression de conquérir le monde.

...

Clint, moi, et les chameaux grognons, nous progressons lentement sur les dunes où plombe toujours un soleil impitoyable.

Nous n'allons nulle part en fait - nous consacrerons trois jours à tourner en rond, afin de découvrir l'environnement pittoresque de cette terre à l'agonie. C'est ici que mon guide a grandi ; il n'a jamais voyagé plus loin que le village voisin, s'est marié à dix-huit ans. À vingt-cinq ans, il a déjà deux enfants, et il tourne en rond sur des chameaux, autour de chez lui et en état d'ébriété, avec des Occidentaux qui gloussent de plaisir devant tant de folklore.

C'est la vie.

La nuit, les bêtes sont laissées libres, au détail près que leurs pattes de devant sont attachées l'une à l'autre, pour éviter qu'ils ne se retrouvent au Pakistan au matin.

Au lever du soleil, nous partons tous deux en quête de nos montures ; Clint marche à toute vitesse, suivant presque sans les regarder des traces que je ne distingue pas même à quatre pattes. Celles-ci se mêlent constamment avec celles d'autres chameaux - et il n'hésite pas une seconde, traquant les nôtres, qui sont chacun à des emplacements distants de plusieurs kilomètres.

Ils n'ont pas dormi, ils ont pourchassé des femelles toute la nuit. Word.

...

Dans le désert, lorsque la faim nous prend, nous devons tout faire à partir de zéro : rassembler du bois sec, trouver des grosses pierres, allumer un feu, couper les légumes, pétrir la farine pour faire du chapati (pain), cuire le riz, mélanger les épices, et se délecter d'un curry ou masala dont le goût est décuplé par l'effort et la sensation de mérite.

De la viande ? C'est rare au pays. Mais je voulais mener une petite expérience.

Aurais-je le courage de m'assumer en tant que carnivore, et de prendre ma viande là où elle se trouve, c'est-à-dire sur un être vivant ?

À la maison, on achète à l'épicerie des morceaux d'une viande qui n'a d'autre visage que celui de notre hypocrisie.

Seriez-vous capable de regarder un veau dans les yeux avant de lui trancher la gorge pour votre barbecue ?

En passant un village de bergers, Clint me fait un signe. C'est l'occasion que j'attendais.

On me donne un long sabre courbé. Je suis sensé la décapiter. La petite chèvre, elle, toute mignonne, se gratte affectueusement sur mon genou en bêlant.

Une violence plus tard, et cet être adorable a rétrogradé au rang de gigot ; le souvenir, lui, accède instantanément au statut de traumatisme.

Ce soir-là, nous avons mangé en silence, assis dans le sable, avec un aigle qui tournait au-dessus de nos têtes, alors que le soleil rouge cédait peu à peu sa place aux étoiles, en surnombre dans cette vastitude dépourvue d'éclairage. C'est sous ce ciel que nous nous sommes allongés ensuite, repus, éperdus et paisibles (saoûls) ; et, alors que le sommeil me gagnait, je projetais sur mes paupières fermées le périple qui m'avait mené du Plateau Mont-Royal jusqu'ici.

À suivre...

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