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La liberté de faire grève s'arrête là où commence celle d'aller en cours

28/03/2015 08:30 EDT | Actualisé 28/05/2015 05:12 EDT

À la lumière des bouleversements vécus lors du printemps 2012 et du débat sémantique en découlant à propos des notions de « grève étudiante » et/ou de « boycott », la question du droit de grève des étudiants en est une qui mérite d'être posée. Dans une démocratie libérale comme la nôtre, fort heureusement, les libertés d'expression, d'opinion, de conscience, d'association et de circulation sont des principes et des droits fondamentaux incontournables et garantis à tous les citoyens. Depuis ses premiers balbutiements, notre démocratie se réclame de ses principes au nom de tous et chacun et c'est sur ce point précis qu'il faut insister lorsqu'il est question du soi-disant droit de grève des étudiants. Les droits et libertés susmentionnés sont ceux de tous les citoyens, pas seulement ceux d'une minorité ou même d'une majorité.

Déterminer dans quelle mesure l'exercice de ces droits et libertés peut se faire au détriment de l'exercice de ces mêmes droits et libertés par autrui ne devrait pas être au centre du débat comme c'est présentement le cas. Tous les démocrates en conviendront, notre attention devrait se porter sur le meilleur moyen d'assurer le respect des droits et libertés reconnus de tous et de chacun.

En d'autres termes, le concept même de démocratie présuppose que les étudiants désirant protester contre les politiques du gouvernement et contre « l'occupation industrielle de l'espace » sont parfaitement libres de le faire à toute heure du jour et de la nuit, pourvu qu'ils le fassent dans le respect de nos lois et des droits et libertés de leurs concitoyens.

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Conséquemment, les étudiants désirant assister à leurs cours doivent également pouvoir circuler librement au sein des institutions d'enseignement et recevoir les services qui leur sont dus en vertu des frais de scolarité qu'ils ont acquittés et des sommes considérables engagées par l'État dans leur éducation, à même l'argent de tous les contribuables québécois.

Qu'on me comprenne bien, il est plus que souhaitable que tout un chacun puisse exprimer librement leur mécontentement par rapport aux politiques gouvernementales et il n'est ici nullement question de remettre en cause le droit de manifester de qui que ce soit. Bien au contraire, le fait de prendre la rue, seul ou en groupe, pour exprimer son opinion dans le pacifisme et la non-violence est un geste qui, d'un point de vue démocratique, est l'un des plus nobles qui soient. L'histoire nous enseigne effectivement que la mobilisation citoyenne est au cœur de la démocratie.

À cet égard, rappelons-nous de Cohn-Bendit, ce député européen qui débuta son implication politique en mai 1968. À l'époque, les étudiants de Nanterre manifestaient, entre autres choses, pour la libéralisation des mœurs et Cohn-Bendit s'était illustré en interpellant le ministre français de la Jeunesse au sujet d'un rapport sur ladite jeunesse qui n'étudiait pas la question de la sexualité. Cette interpellation marqua le début de la révolution culturelle française et de l'opposition mondiale à la guerre du Vietnam.

Au Québec, quelques années plus tôt, l'élection du gouvernement libéral de Jean Lesage marquait le début de la Révolution tranquille et les étudiants québécois n'étaient pas étrangers à cette vague d'émancipation qui a permis au peuple du Québec de se défaire de l'emprise du clergé. L'Occident nage alors en pleine effervescence, les gens - et les jeunes au premier chef - sentent qu'en s'impliquant, ils peuvent changer le cours de l'histoire. En mai 1968, cependant, alors que les étudiants manifestent avec entrain contre le conformisme social qui régissait alors les mœurs d'une société française conservatrice et ultra-hiérarchisée, c'est la direction de l'Université de Nanterre qui décide de fermer le campus et non les étudiants qui en bloquent l'accès. C'est d'ailleurs ce geste qui a poussé les étudiants vers Paris et qui a mené à la prise de La Sorbonne et du théâtre Odéon.

Au Québec, lors du printemps de l'année 2012, ce sont les étudiants qui bloquent l'accès aux campus à leurs confrères. Or, qu'on ait été pour ou contre le mouvement de contestation étudiant de 2012, il faut reconnaitre que nous sommes chanceux au Québec d'avoir pu manifester ainsi, en toute liberté de parole et de conscience. Là où nous avons été moins chanceux toutefois, c'est dans l'attitude de certaines associations étudiantes et mouvements politiques. Je tiens à le répéter, manifester est un geste noble et proprement démocratique, lorsqu'il est exécuté dans le respect des droits et libertés de chacun. C'est prendre de son temps afin d'exprimer une opinion et au Québec, cela revient plus souvent qu'autrement à faire la démonstration de la force de notre démocratie. Cela demande un effort à la fois personnel et collectif. Collectif parce que l'on estime que notre cause sert le bien commun, personnel parce que nous avons d'une part, le droit et parfois même le devoir de nous faire attendre et d'autre part, parce que ce choix implique des conséquences qui peuvent à la fois être positives et négatives.

En 2012, personne n'a forcé les étudiants contestataires à manifester durant leurs heures de classe et il va sans dire qu'ils auraient pu manifester à l'extérieur des heures de classe et assister à leurs cours évitant ainsi l'imbroglio que l'on connait. Or, ils ont délibérément choisi de manifester durant les heures de cours et non seulement l'ont-ils fait en se privant eux-mêmes d'un service auquel ils avaient droit, mais en plus, ils l'ont fait en sachant pertinemment qu'ils brimeraient ainsi les droits et libertés de leurs confrères qui n'avait commis pour seul délit que celui de ne pas être d'accord avec leur prise de position concernant la hausse des frais de scolarité.

En rétrospective, s'il est vrai qu'il faut réaffirmer le droit de manifester que détiennent tous les citoyens, étudiants ou autres, il faut également insister sur le fait que ce droit à la la liberté d'expression, la liberté d'association et la liberté de circulation ne peut en aucun cas justifier que l'on brime les droits et libertés de ceux et celles qui pensent autrement simplement parce qu'ils pensent autrement, et cela sans égard au caractère majoritaire ou minoritaire dudit mouvement de contestation. Tout cela parce que comme le veut la formule consacrée, la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres.

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