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Les dégâts durables de la Charte

14/02/2017 09:12 EST | Actualisé 14/02/2017 09:12 EST

Les infatigables thuriféraires de la «charte des valeurs» péquiste -- sortirons-nous le mouvement indépendantiste de cette coûteuse obsession un jour? -- répètent souvent que s'opposer à cette charte, c'est s'opposer à la laïcité et à la critique du multiculturalisme canadien. Il est plus que temps, me semble-t-il, de répondre à cette simplification abusive des enjeux, qui contribue au pourrissement désormais légendaire de cet interminable débat.

Le multiculturalisme canadien est une sorte d'hypocrisie: ça ne coûte pas cher de faire semblant d'être ouvert, et de faire la morale aux autres à cet égard, lorsqu'on est un pays solidement anglophone, situé à la frontière des États-Unis d'Amérique et partageant avec ces derniers la part essentielle de son identité. C'est même payant, quand on veut mieux noyer la nation québécoise et ses velléités d'émancipation dans un grand melting pot anglicisant.

On peut parfaitement ne pas être dupe de cette arnaque intellectuelle et politique, et être aussi pour l'affirmation du principe de laïcité, tout en s'autorisant à constater que la fameuse charte dite «des valeurs» fut une manoeuvre grossièrement opportuniste et irresponsable qui est aujourd'hui un passif pour le PQ ainsi que pour le mouvement indépendantiste.

Il y a fort à parier que jamais, sous un Parizeau ou un Bouchard, le Parti québécois ne se serait enferré dans une telle démarche. Ces deux chefs, que bien des choses séparaient, avaient néanmoins en commun un sens de l'État et de la fonction qui ne leur aurait pas permis ce genre d'épisode. Justement, ils ont tous deux émis de lourdes réserves sur ce projet de charte, que le gouvernement Marois s'est empressé d'ignorer.

Identité et laïcité sont des questions qui, si l'on veut vraiment les aborder dans une optique productive et constructive, demandent hauteur, doigté et, surtout, modération. Évidemment, idéologues et politiciens sont souvent tentés d'en jouer dans un dessein récupérateur; les conservateurs de Stephen Harper ainsi que le Bloc québécois l'ont fait aux élections canadiennes de 2015, ainsi que Jean-François Lisée, atteignant à cette occasion des bas-fonds gênants, dans la campagne à la chefferie péquiste de 2016.

Choisissons intelligemment nos combats: si nous voulons pérenniser notre existence nationale et permettre l'émancipation de notre identité, travaillons à l'indépendance plutôt que de nous empêtrer dans une rhétorique défensive lourdement connotée.

Mais un parti indépendantiste qui se respecte -- d'accord, le PQ n'en est plus un dans les faits, mais il en revendique néanmoins l'étiquette au point de faire toujours office de maison mère du mouvement indépendantiste --, n'a pas le droit de prendre le moindre risque de prêter flanc aux pires perceptions en ce domaine. Quiconque a vécu la période d'action des années 1990, sait à quel point l'enjeu de l'inclusion et les soupçons d'intolérance sont joués contre nous par nos adversaires, non sans succès à l'échelle internationale, et combien cela fragilise nos appuis ici même, au Québec. Sans taire ce que nous sommes et ce que nous pensons, nous n'avons pas besoin d'en ajouter au fardeau de la preuve qui pèse par défaut sur nous, comme sur tous les mouvements affirmationnistes et indépendantistes de la planète. Choisissons intelligemment nos combats: si nous voulons pérenniser notre existence nationale et permettre l'émancipation de notre identité, travaillons à l'indépendance plutôt que de nous empêtrer dans une rhétorique défensive lourdement connotée.

Tout miser sur l'identité et le nationalisme, notamment en instrumentalisant la question de la laïcité à cet effet, est un pis-aller, un choix désespéré qui, de par le clivage transversal qu'il provoque, confine au provincialisme.

Aujourd'hui, suite en partie aux sparages chartistes, le PQ est durablement coupé d'électeurs essentiels à la réalisation de l'indépendance, auprès desquels il a ringardisé l'ensemble du mouvement indépendantiste. Les pots cassés sont nombreux. Il serait temps d'en prendre acte. Il serait temps, pour ce faire, de sortir du braquage hyperpartisan et de la crispation idéologique. L'identité, oui. La laïcité, oui. Mais dans la manoeuvre politicienne et au prix de l'indépendance, non.

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