Comment, le soir d'une élection cruciale, un homme armé d'un AK47, la mine patibulaire cachée par une cagoule noire et affublé d'un peignoir ridicule peut-il se promener en plein centre ville sans se faire appréhender par la police alors qu'un étudiant avec un masque de clown peut se faire arrêter, menotter et verbaliser manu militari?
Plutôt que de se contenter d'exprimer une opinion, il est aujourd'hui essentiel de discréditer celle qu'on ne partage pas, et si possible avec fracas. On passe alors du désaccord à une forme empirique du dénigrement dont le seul but est d'obtenir un écho et quelques secondes d'attention dans le tintamare incessant des convictions débridées. Et de ne pas hésiter à faire d'un simple point de vue, une haine en devenir, une haine en partage.
Je quitte. Montréal, la ville folle, la métropole qui a sorti le Québec d'une illusion de petit village d'irréductibles gaullois légèrement ouverts sur le monde mais soi disant protégé de ses pires vices.Or, nous nous sommes trompés sur nous-même. L'image d'un petit peuple chaleureux a trahi celle d'un peuple divisé selon les pires clichés du pouvoir libéral pendant la crise étudiante: une élite éloquente et habile se donnant une image progressiste de la nation québécoise, et une majorité (j'oserai dire silencieuse) se retrouvant dans la démagogie des commentateurs réactionnaires à grand tirage.
Loin d'être un acte isolé, force est de constater que le climat social au Québec est à un niveau alarmant, les appels au meurtre contre les personnalités fusants en toute impunité, que ce soit contre Pauline Marois (par exemple, voilà maintenant plusieurs années que demeure en ligne le site Park Avenue Gazette, qui appelle pourtant à pendre notre nouvelle première ministre et à exterminer les francophones de Montréal), contre Jean Charest, contre Amir Khadir et contre tant d'autres personnalités politiques du Québec.
«Un mort, huit millions de blessés». J'emprunte cette éloquente métaphore publiée sur Twitter au journaliste Bruno Savard. Un des résultats ponctuels de cette victoire paradoxale: un mort, un blessé grave, une collectivité en état de choc. Une première dans l'histoire du Québec: une femme première ministre. Une première dans l'histoire du Québec: un attentat visant, de toute évidence, la nouvelle première ministre et ce qu'elle représente, lors du rassemblement festif suivant sa victoire.