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Des moments symboliques forts pour parler de racisme

22/03/2016 04:53 EDT | Actualisé 23/03/2017 05:12 EDT

Le racisme [1] contemporain comme phénomène social

La Semaine d'actions contre le racisme (SACR) bat son plein. Au Québec comme ailleurs au Canada, des organismes publics et des organisations de la société civile souligneront, de diverses manières, l'importance de poursuivre la lutte contre le racisme et toutes les formes de discrimination qui en découlent. La Semaine est importante et pertinente, car elle vise à mettre l'emphase sur des questions et enjeux sociaux particulièrement sensibles et délicats.

Outre la Semaine d'actions contre le racisme, le 11 février dernier, le Québec soulignait la première Journée officielle Nelson Mandela proclamée à la suite de l'adoption unanime de la Loi 493 par l'Assemblée nationale. Il s'agit d'un autre moment fort qui s'inscrit dans le patrimoine québécois pour rappeler notre devoir d'assurer l'égalité et la nécessité de poursuivre la lutte contre toutes formes de discrimination. Dans un autre ordre d'idées, l'Assemblée générale de l'ONU a proclamé, dans sa résolution (68/237), la Décennie internationale des personnes d'ascendance africaine. Le thème de la Décennie internationale 2015-2024 est le suivant: Personnes d'ascendance africaine: considération, justice et développement.

L'ONU vise ainsi à faire valoir la «nécessité de renforcer les mesures et activités de coopération nationales, régionales et internationales pour garantir le plein exercice des droits économiques, sociaux, culturels, civils et politiques des personnes d'ascendance africaine ainsi que leur pleine et égale participation à la société sous tous ses aspects.» Voilà autant d'occasions qui viennent concourir à la nécessité de poursuivre la lutte contre racisme.

Parler de racisme et de discrimination fondée sur la «race», n'est certes pas un sujet de prédilection, notamment lorsqu'on se dit une société démocratique, ouverte et inclusive. Au Québec particulièrement, la notion de «gestion de la diversité» a souvent été confondue avec la lutte contre le racisme. Or, comme le soulignent M. Labelle et J.C Icart (2006), l'un ne contient pas nécessairement l'autre. Serait-ce une stratégie, peut-être inconsciente, pour masquer des réalités que l'on voudrait mettre sous le tapis, estimant que les effets contemporains de l'ère coloniale sont obsolètes? La timidité avec laquelle les institutions publiques élaborent et mettent en œuvre des stratégies et des politiques publiques qui posent la problématique sociale du racisme en est un autre indicateur.

Pour aborder le racisme, il convient d'entrée de jeu de reconnaître son existence. Néanmoins, il est tout à fait juste d'avancer que le Québec et le Canada ne sont pas des sociétés proprement «racistes» au sens strict du terme, car tout le cadre législatif concourt à interdire le racisme et les formes de discrimination qui peuvent en découler. Le racisme dit d'État n'est pas une réalité contemporaine au Québec et au Canada. Selon l'historien américain G. M. Fredrickson, «les régimes racistes présentent la caractéristique commune d'afficher une idéologie officielle explicitement raciste et d'avoir institutionnalisé dans la loi une hiérarchie présentée comme naturelle et indépassable entre le groupe dominant et le groupe dominé». Il est clair à cet égard que le Québec et le Canada sont exempts de cette forme de racisme virulent. Il est important de le reconnaître, car omettre ce fait relèverait de la malhonnêteté intellectuelle.

Plusieurs énoncés des chartes des droits et libertés du Québec et du Canada en témoignent. La société québécoise et la société canadienne condamnent le racisme et la discrimination.

L'engagement dans la quête de l'égalité et de la justice sociale, ainsi que dans la lutte contre le racisme et la discrimination, a significativement marqué les années 1970 et 1980. Différentes lois ont été adoptées et plusieurs réformes sociales et législatives promulguées [2]. Néanmoins, bien que l'on puisse affirmer que le racisme d'État ne soit pas une réalité dans le Québec et le Canada contemporains, il n'en demeure pas moins que les effets pervers de ce phénomène continuent de se manifester dans différents domaines de la société: emploi, logement, sécurité, système judiciaire, etc.

Les résultats d'un assez grand nombre d'études portant sur la réalité sociodémographique de certaines minorités ethniques et racisées [3] démontrent de manière assez éloquente qu'il existe un réel fossé entre le discours normatif sur l'égalité et la réalité. Des données statistiques illustrent bien ces disparités. En 2011, le taux de chômage des travailleuses et travailleurs appartenant à une minorité racisée à l'échelle canadienne était de 9,9 % contre 7,3 % pour les travailleuses et travailleurs non racisés. Les minorités racisées au Canada, par exemple, gagnent également en moyenne 19 % de moins que les autres Canadiens. Certains spécialistes évoquent le concept de racialisation de la pauvreté pour expliquer ce phénomène [4]. Fait surprenant, 55 % des Canadiennes et Canadiens sont convaincus que la discrimination raciale dans le pays est chose du passé.

Le Québec n'est pas exempt de ces disparités. L'état des lieux relativement à l'intégration sur le marché du travail de certaines minorités ethnoculturelles au Québec présente un tableau tout aussi peu reluisant. Les groupes racisés tels que les Noirs ainsi que les personnes en provenance du Maghreb connaissent un taux de chômage plus élevé que la moyenne de la population québécoise, alors que le niveau de scolarisation chez ces groupes est généralement plus élevé que la moyenne [5].

Le racisme marqué par de profondes mutations

Le racisme contemporain est marqué par de fortes mutations. Métamorphosé, ce racisme se manifeste de manière plus sournoise et subtile qu'il devient très difficile de le circonscrire. Ces profondes mutations, cependant, n'altèrent en rien l'ancien mécanisme d'exclusion qui parfois se cristallise en ce que l'on peut qualifier de «stigmate social». Stigmate qui se traduirait par la persistance de disparités socio-économiques. Des pratiques discriminatoires ont été intégrées de façon tout à fait routinière à différents processus bureaucratiques et dans les structures même de fonctionnement de différentes institutions et milieux. Ce caractère systémique et voilé permet ainsi au racisme de continuer à opérer même sans dimension intentionnelle ou consciente.

Il est généralement admis que des inégalités et les disparités socioéconomiques significatives entre des groupes ethniques ou culturels différents peuvent constituer un terreau fertile pour le racisme qui offre une justification idéologique facile de la «supériorité» des uns et de «l'infériorité» des autres (J.C Icart, 2007).

La mise en œuvre de mesures structurantes et durables de lutte contre le racisme et la discrimination devrait constituer une priorité. Les États et la société civile doivent s'engager à coopérer afin que l'égalité des chances puisse se concrétiser.

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- Héritage colonial, racisme et privilèges en solidarité internationale - Un seul monde

Références:

[1] Trop souvent galvaudée et ce, sans en avoir une compréhension conceptuelle et théorique, la notion de racisme est prêtée à toutes les sauces. Selon Memmi, le racisme réfère à une idéologie qui trouve ses fondements dans une conception hiérarchisée du genre humain.

[2] Revue NPS (UQAM) Racisme et discrimination : perspectives et enjeux.

Sous la direction de Myrlande Pierre. Volume 17, numéro 2, 2005.

[3] La notion de « minorités racisées » réfère à un processus de racisation et signifie l'extension d'une signification raciale à des relations non-classifié ou caractérisées en termes raciaux dans une phase antérieure (Omi et Winant, 1986).

[4] G.E. Galabuzi, (2006)

[5 ]Nos diverses cités, no. 7, 2010

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