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L'art mobile, un cas d'étude

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Les 4 et 5 décembre derniers a eu lieu à Paris le 3e Colloque international « Arts et mobiles » à La Sorbonne organisé par Laurence Allard, Laurent Creton et Roger Odin dans le cadre de leurs travaux au sein de l'Institut de recherche sur le cinéma et l'audiovisuel (IRCAV).

Le Mouvement art mobile (MAM) était invité à la session « Comment peut-on parler d'un art photographique mobile? » où Sven, notre porte-parole qui a fait le déplacement pour l'occasion, a présenté quelques une de nos réalisations en questionnant la mobilité d'un art sur la place publique, en entreprise et au sein des institutions.

Ce débat universitaire a réuni des invités prestigieux et extrêmement éclairants sur cet art en devenir. S'il est impossible d'être exhaustif sur le contenu de toutes les conférences, nous vous proposons néanmoins un résumé des interventions qui ont retenu notre attention.

Les arts mobilisés

Faire de l'art avec son téléphone? Sébastien Pluot (Historien de l'art et commissaire indépendant) nous remémore l'exposition « Art By Telephone » réalisée en 1969 au Musée d'Art contemporain de Chicago et réinterprétée en 2012 au Centre national édition art et image (CNEAI) à Chatou à partir du seul document disponible aujourd'hui, un disque vinyle contenant les enregistrements d'origine : « le principe de cette exposition impliquait que des artistes en 1969 transmettent des instructions pour la réalisation d'œuvres par l'intermédiaire d'un téléphone. Les artistes guidaient à distance une création réalisée soit par du personnel du musée soit par des artisans locaux. » Une idée que László Moholy-Nagy avait exploité avec ses 3 Telephonebilder dès 1922.

Si aujourd'hui la majorité d'entre nous sommes équipés d'un téléphone intelligent et d'une tablette numérique, Jean-Louis Boissier (Artiste, théoricien et professeur à l'Université Paris 8) nous rappelle que la mobilité d'un écran n'est pas nouvelle : « l'écran mobile n'est pas simplement un outil, c'est une révolution qui date de presque 50 ans et aujourd'hui elle est simplement en train de se propager auprès du plus grand nombre. » Il suffit de revisiter les œuvres de Frank Fietzek, Jeffrey Shaw et du collectif Dump Type entre autres pour comprendre que les arts numériques ont exploré le mouvement, donc la mobilité, d'une image filmée/projetée dès le début des années 90. Masaki Fujihata pour sa part abordera en 1994 la notion de géolocalisation dans Field-Works.

Pour Jean-Louis Boissier, l'avènement de l'appareil mobile repose la question qui avait déjà traversé le cinéma à propos d'un outil qui tient les deux rôles, à la fois caméra et projecteur : « nous ne sommes plus dans une salle, ou devant sa télévision, le contexte de visionnement d'une œuvre sur un téléphone est tout à fait différent. La signification de ce qui est filmé va dépendre du contexte et du lieu de sa réception. »

Lors de son exposé « Objets filmeurs, objets filmés », Alain Fleisher (Directeur du Fresnoy) avait précédemment soulevé la question de la spécificité d'un langage propre d'une caméra embarquée dans un téléphone en opposition à la simple commodité que nous apporte cet objet à tout faire. Ce sur quoi répondra plus tard Jean-Claude Taki (Réalisateur et scénariste) qui a utilisé dès 2005 son téléphone pour expérimenter de nouvelles formes de récits : « et si finalement la commodité de ce genre d'appareil faisait justement sa spécificité?  »

Les expériences utilisateurs

Le projet CinemaCity de Pierre Cattan (Producteur au studio SmallBang) est tout à fait innovant dans sa démarche et sa vision : « l'idée c'est de confronter un patrimoine immatériel avec un patrimoine matériel, de resituer dans un contexte réel le décor d'une scène de film, et le médium entre le lieu et l'extrait du film c'est l'utilisateur lui-même à travers son téléphone intelligent. » CinemaCity nous invite à visiter Paris à travers plus de 400 extraits de films équivalents à plus de 3 heures de visionnement. Des ballades sont proposées en reliant certains points entre eux, ainsi chaque constellation récompense la mobilité du public qui accède à des extraits de films aux endroits où ils ont été tournés dans un rayon de 300 mètres. Impossible de participer à cette expérience depuis son sofa dans son appartement : « CinémaCity est une brique pour que l'on soit moins exposé à des écrans de manière solitaire et passive, pour être de plus en plus mis en réseau et mis en relation grâce aux modes de communications que l'on a aujourd'hui. »

Plus critique à l'égard de certaines pratiques, Viva Peci (Professeur à l'UQAM) soulève la contradiction entre application et créativité. En citant L'atelier -- Norman McLaren et John Cage -- Prepared Piano, Viva Peci souligne qu'on ne peut pas « hacker » ces applications contrairement aux artistes auxquels elles se réfèrent pourtant et qui justement détournaient les outils dont ils disposaient pour créer de nouveaux langages : « la machine ici ne permet pas le détournement, nous ne pouvons que simuler une pratique (...) j'écarterais au final l'adjectif créatif ou artistique en ce qui concerne ces applications, nous parlerons plutôt d'outil pédagogique au mieux, d'objet de consommation au pire. »

Autre constat de Dominic Cunin (Artiste, programmeur et chercheur en nouveau média à l'EnsadLab) : « il y a aujourd'hui un manque d'outils auteurs sur les écrans mobiles ». Spécialiste d'environnement, de programmation et d'interactivité, il a créé Mobilising un langage de programmation orienté écran mobile conçu à destination des artistes et des designers. Fort de son expérience il reconnaît qu'il y a un tournant aujourd'hui dans le développement d'applications du fait de la démocratisation du langage informatique : « les syntaxes des différents langages se croisent, Swift d'Apple ressemble au JavaScript par exemple. Le code source devient accessible et le navigateur Internet est comme une machine virtuelle. »

Conclusion : « l'artiste mobile n'a absolument aucun avenir! »

En clôture de ces deux journées de réflexions, Dominique Chateau (Philosophe et professeur à La Sorbonne) était invité à parcourir l'ensemble des interventions de ce colloque passionnant afin d'en faire la synthèse.

Une partie de son analyse nous interpelle particulièrement : d'abord « ne pas confondre la légitimation d'un médium comme art, et la reconnaissance de l'artiste ». Une mise au point salvatrice pour se concentrer sur les enjeux esthétiques et pragmatiques de ces outils mobiles : « tous les arts dans toute l'histoire ont existé justement parce qu'ils ont été sans cesse dans un processus de transformation qui était en même temps leur processus de légitimation ». Et de rappeler que la photographie a longtemps couru derrière sa reconnaissance comme pratique artistique, il ne faudrait pas qu'à son tour la photographie mobile se crispe elle-même sur sa légitimation : « si un médium peut devenir art, il ne peut l'être que temporairement ». Pour preuve nous ne parlons plus aujourd'hui du Copy Art ni même du Mail Art exploré notamment par Fred Forrest. « Ceux-ci ont été oubliés, donc le Mobile Art on verra bien ce qui arrivera. » De quoi relativiser en effet.

Dominique Chateau revient ensuite sur le concept québécois de l'intermédialité, d'origine archéologique nous explique-t-il, pour ensuite devenir par extension le concept de tous les métissages de médium, puis il interroge : « ne sommes-nous pas finalement dans ce métissage aujourd'hui? »

Une question en écho à celle de la reconnaissance du statut d'artiste mobile qui avait été posée la veille par Kristian Feigelson (Chercheur et professeur à l'IRCAV) au panel auquel nous participions aux côtés d'Éloïse Capet, de Pauline Escande-Gauquié, de Gaby David ainsi que Sébastien Appiotti du blogue Photo-phores.com : « pourquoi vouloir revendiquer à tout prix un statut d'artiste en voulant labéliser un outil de masse qui produit des images -- dont tout le monde peut se prévaloir de faire de l'art avec -- et aux possibilités infinies?  »

Une réponse fuse : « l'artiste mobile n'a absolument aucun avenir!  » et Sven de développer par cette provocation ce que le MAM a paradoxalement toujours défendu : "il ne s'agit effectivement pas de s'arc-bouter en s'autoproclamant artiste [mobile], mais bien de s'interroger en tant qu'artiste [tout court] sur la notion de mobilité qu'offrent ces nouveaux outils dans son processus créatif. (...) Dans quelques années nous n'aurons d'ailleurs plus besoin d'insister sur l'art mobile, nous verrons l'émergence de nouvelles pratiques numériques qui seront le résultat d'une variété de manipulations et d'intercommunications des plateformes."
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Visionnez la captation vidéo de l'ensemble des conférences du colloque disponible en ligne sur le site de La Sorbonne Nouvelle Paris 3

Le MAM remercie tout particulièrement Laurence Allard de nous avoir invité à participer à ce colloque et vous invitons à vous procurer "Téléphone mobile et création" aux Éditions Armand Colin / Recherches.

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