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Le royaume des talibans est sans frontières

09/02/2015 11:12 EST | Actualisé 11/04/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

«Prévention et action»: deux objectifs ambitieux pour la sécurité des Québécois face aux actes violents de l'extrémisme radical. Ces objectifs datent des lendemains du 11 septembre 2001, quand les États-Unis ont décidé de s'attaquer aux « forces du mal » : c'est-à-dire au djihad islamique. Derrière eux prit forme toute une coalition étatique armée de la plus récente technologie militaire, de services d'espionnage et d'analyse d'information. Le but avoué de l'opération était d'anéantir les talibans, le berceau de Ben Laden et d'Al-Qaïda afin d'assurer la sécurité des citoyens du monde entier.

Depuis cette « guerre sainte contre le terrorisme », le nombre de morts, de blessés, de réfugiés, de victimes de viols et d'attentats terroristes ne cesse d'augmenter. Or, les talibans et Al-Qaïda sont toujours actifs, et ce, quelques années déjà après la mort de Ben Laden. De plus, ils ont engendré des rejetons beaucoup plus brutaux : le groupe armé État islamique, Boko Haram, Jabhat al-Nossra, etc. Alors, pourquoi, après tant d'années de guerre et de milliards de dollars dépensés, sommes-nous encore à la recherche de nouvelles stratégies de prévention et d'action contre les talibans? Avons-nous sous-estimé leur force? Avons-nous adopté au fil des ans des méthodes offensives et défensives adéquates?

Eh bien, si dans cette lutte nous sommes encore à la case de départ, c'est parce que la réalité complexe des talibans échappe aux Nord-américains. Les talibans ne sont pas un regroupement de tribus de la zone montagneuse frontalière qui lie le Sud afghan au Nord pakistanais, ou de tribus pachtounes rudes et belliqueuses ou encore d'étudiants des écoles coraniques locales qui portent les kalachnikovs pour instaurer l'État islamique. Les talibans, en réalité, ne vivent pas dans une zone géographique bien circonscrite ; ils dépassent les frontières de l'Afghanistan et du Pakistan. Ils appartiennent à une géographie qui, comme la pensée, est sans frontières. Le mouvement taliban représente plutôt une perception du monde, un mode de vie et de comportement.

La pensée des talibans, inculquée depuis le jeune âge dans les écoles coraniques et les universités théologiques, dérive de l'école théologique mère « Deobandi ». Cette dernière se fonde sur trois piliers:

  1. Le hanafisme juridique, dans lequel l'utilisation de la raison est très marginale. Pour trancher les nouveaux cas de droit, les juristes y utilisent le syllogisme analogique, c'est-à-dire qu'ils déduisent un verdict d'un verdict antérieur et formulent une nouvelle loi en creusant dans le corpus de la Charia. Ce syllogisme ne permet pas d'inventer de nouvelles lois par la raison démonstrative.
  2. Le Maturidisme, un dogme semblable à l'asharisme, prône la prédestination et réfute le libre arbitre humain. Le destin de l'homme est gravé dans l'ardoise avant même la création et nul ne peut changer son destin.
  3. Le soufisme, pratique spirituelle ésotérique de la Charia, est une forme de méditation, de mysticisme qui mène à une vérité qui ne peut être atteinte que par l'illumination de cœur.

Ces piliers n'ont qu'un point en commun : la négation de la raison et l'autorité du texte.

L'islam de l'école « Deobandi » n'a pas formé seulement le mollah Omar, mais aussi le théologien et politicien Sayyid Abul Ala Maududi (1903-1979), chef de la communauté islamique « Jamaa islamiya » en Inde et Pakistan. Membre fondateur de l'université islamique à Médine en Arabie Saoudite et de la ligue islamique mondiale à la Mecque. Le restaurateur de la thèse célèbre « Toute gouvernance est à Dieu », slogan proclamé par le groupe islamique des kharidjites au 7e siècle. Selon cette thèse, ceux qui ne gouvernent pas selon les recommandations d'Allah sont les mécréants et l'État qui préfère le droit civil moderne au lieu de la Charia est considéré païen « Jâhilîyya » et doit être aboli. Cette thèse fut rapidement adoptée par Hassan el Banna (1906-1949), fondateur des Frères musulmans en Égypte et Sayyid Qutb (1906-1966). Ce dernier a écrit dans Signe de piste, son pamphlet qui sert de manifeste aux islamismes fondamentalistes modernes :

« Notre mission n'est pas de nous réconcilier avec la réalité de cette société de la Jâhilîyya ou de lui être loyal. Notre mission est de nous changer nous-mêmes pour changer cette société, en fin de parcours. La première étape sur notre chemin est de nous élever par rapport à cette société de la Jâhilîyya, ses valeurs et ses conceptions et de ne pas changer nos propres valeurs ni nos conceptions pour la rencontrer à mi-chemin » (Amr Elshobaki, Les Frères musulmans des origines à nos jours, Karthala, 2009, p. 111.). L'islam n'est pas fait pour « se réconcilier avec les conceptions de la Jâhilîyya en vogue sur terre ni avec les situations de Jâhilîyya en vigueur aux quatre coins du monde. [...] L'islam est l'islam, sa mission est de faire passer les hommes de la Jâhilîyya à l'islam » (ibid., p 109).

Ayman al-Zawahiri, le cerveau d'Al-Qaïda et de l'ÉI, est un Frère musulman qui a mis en pratique les consignes de Qutb. Al-Banna et Al-Qaradawi sont diplômés de l'Université d'al-Azhar. Ils ont acquis le même bagage en sciences religieuses et juridiques (Sunna et Charia). L'école « Deobandi » est hanafite et Al-Qaradawi aussi. Al-Banna est hanbalite - comme d'ailleurs le wahhabisme d'Arabie saoudite -. Quant à lui, Maududi solidifiera ce même wahhabisme par ses idées brillantes et recevra pour cela un prix des mains du Roi Faysal.

Le hanbalisme, l'asharisme, le deobandisme, le hanafisme et autres pensées du genre qui réfutent la raison ont rendu extrémiste et violent un homme d'affaires milliardaire comme Ben Laden. Le célèbre saoudien est devenu un djihadiste qui a investi sa fortune de manière à devenir un dieu vivant. La limite alors entre l'intégrisme et l'extrémisme est très mince. Le royaume des talibans n'a pas de frontières. Pour une sécurité réelle, il faudrait une véritable collaboration entre les deux parties (les Nous et les Autres) pour repenser une vision d'intégration social profonde et avoir le courage de faire face à cet islam dominant et meurtrier par la critique rationnelle.

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