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Sexe, mensonge et effectif des médecins

07/09/2014 11:29 EDT | Actualisé 07/11/2014 05:12 EST

Parmi les nombreuses raisons invoquées pour expliquer la difficulté de plus en plus importante qu'ont beaucoup de Canadiens à se trouver un médecin de famille disposé à les prendre en charge, on mentionne souvent le fait que l'effectif des médecins est de plus en plus composé de femmes. L'argument est généralement formulé de la façon suivante : les médecins de famille qui sont des femmes travaillent moins d'heures, consacrent plus de temps à élever leurs enfants et mènent des carrières plus courtes. Par conséquent, dans la mesure où la proportion d'hommes parmi les médecins de famille est en décroissance continue (environ 60 % des nouvelles inscriptions en médecine sont des femmes), on peut s'attendre à ce que le problème de l'accès aux soins s'aggrave avec le temps.

Cet argument peut paraître simple et convaincant, mais il est en majeure partie erroné.

Le nombre des omnipraticiennes au Canada est en croissance constante depuis la fin des années 1950 et la quantité de femmes inscrites dans les écoles de médecine dépasse celle des hommes depuis 1999. Il est également à noter que la proportion des étudiantes qui choisissent de se spécialiser en médecine de famille a également augmenté au cours de la même période.

Mais est-ce que cet argument selon lequel «les omnipraticiennes ne pratiqueraient qu'à temps partiel» tient véritablement la route? Selon un examen systématique récent que nous avons fait paraître dans la publication Human Resources for Health et dans le cadre duquel nous avons passé en revue un grand nombre d'études, la situation est dans les faits beaucoup plus complexe qu'un simple écart dans les heures de pratique.

Bien que les femmes médecins travaillent en effet un peu moins d'heures que leurs pairs masculins (en fait, elles travaillent différemment de façon générale), rien n'indique de façon claire que cette différence a eu ou aura un effet notable sur la disponibilité globale réelle des omnipraticiens au Canada.

Les tendances dominantes actuelles qui influenceront la disponibilité globale future des médecins de famille consistent plutôt en l'augmentation récente et rapide de la capacité d'accueil des écoles de médecine du pays et en le fait que les médecins, hommes comme femmes, qui choisissent la médecine de famille sont de plus en plus soucieux d'établir dans leur pratique un équilibre sain entre le travail et la vie personnelle, tout en s'efforçant d'offrir des soins accessibles et de grande qualité à leurs patients, ce qui est un objectif louable en soi. Par conséquent, dans les années à venir, il y aura concrètement plus de médecins de famille, mais ceux-ci travailleront en moyenne moins d'heures que leurs prédécesseurs.

Une étude canadienne récente a démontré à ce titre que le nombre des heures consacrées à des soins directs aux patients par les hommes médecins est en décroissance et que cette tendance a eu un effet beaucoup plus important sur la disponibilité globale réelle des médecins que l'écart existant entre les hommes et les femmes quant aux heures travaillées.

Par ailleurs, il s'avère de toute façon que le nombre d'heures travaillées est un indicateur beaucoup trop simple et même trompeur du volume ou de la qualité des services offerts. Plusieurs des études que nous avons examinées révèlent que les femmes médecins passent plus de temps avec chacun de leurs patients et abordent plus de problèmes lors d'une même rencontre. Elles prescrivent également moins de médicaments et sont plus susceptibles de fournir des services de consultation à leurs patients, de les rediriger vers des spécialistes ou de leur prescrire des analyses en laboratoire.

En fait, nous avons relevé un seul élément qui puisse être préoccupant au fil de notre analyse, celui-ci étant que les femmes médecins sont moins susceptibles de pratiquer dans des cadres autres que leur cabinet (soins à domicile, soins hospitaliers ou soins de longue durée) ou en dehors des heures normales de bureau. Cette particularité des femmes médecins pourrait avoir l'effet d'accroître le recours pour les soins de première ligne aux cliniques sans rendez-vous et aux services d'urgence, qui déjà sont débordés.

Il faut cependant rappeler qu'en général les femmes médecins, et les omnipraticiennes en particulier, ont toujours plus de responsabilités familiales et effectuent encore plus de travail non rémunéré que leurs pairs masculins. Une étude récente a démontré à ce sujet que les omnipraticiennes travaillent plus de 90 heures par semaine lorsqu'on inclut dans le compte des heures travaillées les responsabilités familiales non rémunérées. Il s'agit d'un temps de travail considérablement plus long que les 70 heures travaillées par les omnipraticiens ayant des enfants. Une autre étude a relevé que la diminution des heures de travail liée au fait d'avoir des enfants de moins de 18 ans est deux fois plus importante chez les femmes que chez les hommes. En outre, les femmes médecins de famille sont plus susceptibles de participer aux soins apportés aux membres plus âgés de leur famille.

Selon divers sondages menés par l'Association médicale canadienne, les médecins canadiens affirment que l'atteinte d'un équilibre sain entre leur vie personnelle et leur vie professionnelle constitue l'un des facteurs les plus importants d'une pratique médicale réussie et satisfaisante. Ces sondages indiquent également que les cas d'épuisement professionnel chez les médecins touchent en grande proportion les omnipraticiens, ce qui nuit à la fois à la qualité des soins qu'ils donnent à leurs patients et à la qualité de leur propre santé et de leur bien-être.

La qualité du débat entourant la disponibilité des médecins au pays s'en trouverait grandement améliorée si nous laissions derrière cette idée simpliste que l'augmentation du nombre de femmes au sein de l'effectif serait la source du problème de disponibilité globale et si à la place nous nous efforcions de modifier les tendances qui chez les médecins nuisent réellement à l'accès aux soins.

Ce texte est cosigné par Lindsay Hedden, candidate au doctorat à l'École de santé publique et des populations de l'Université de la Colombie-Britannique, et Morris Barer, expert-conseil à EvidenceNetwork.ca et professeur au Centre de recherche sur les services et les politiques de la santé ainsi qu'à l'École de santé publique et des populations de l'Université de la Colombie-Britannique.

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