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L'Espagne rompt avec son passé

26/12/2015 09:12 EST | Actualisé 26/12/2016 05:12 EST

INTERNATIONAL - Les Espagnols vont commencer l'année 2016 sans pouvoir se faire une idée du gouvernement qui les attend. Sans savoir si Mariano Rajoy restera au pouvoir, si le pays sera dirigé par une coalition de gauche menée par le PSOE, ou s'ils devront retourner aux urnes en mai prochain. Les élections du 20 décembre n'ont ouvert la porte à rien moins que trois scénarios très complexes et incertains. La seule certitude de ce scrutin est que le pays a rompu avec son passé.

«Il faudra beaucoup plus de dialogue, il faudra aboutir au consensus», a lancé Mariano Rajoy au siège de son parti. Cette fois-ci, trois millions d'électeurs ont exprimé leur mécontentement en tournant le dos au Parti populaire. Mais ne sous-estimons pas la victoire de cette formation: malgré les scandales de corruption et les coupes budgétaires qui se sont succédé dans la crise, le Parti populaire est encore celui qui a recueilli le plus de suffrages. Même si les 123 sièges qu'il a récoltés ne lui suffisent pas pour diriger seul le pays, ils constituent bien une forteresse inexpugnable, qui bloque toute velléité de constituer un gouvernement d'alternance.

«La majorité absolue dont a joui le Parti populaire au cours des quatre années écoulées a rendu difficile un rapprochement avec les autres forces politiques.»

Le Parti populaire s'est par ailleurs assuré une majorité absolue au Sénat - ce qui constitue un autre obstacle pour les autres partis. Le parti de Mariano Rajoy peut compter sur l'abstention de 40 députés de Ciudadanos, formation qui bénéficiera pour la première fois d'une représentation au Congrès. Mais il aura également besoin de l'abstention des parlementaires du PSOE pour pouvoir constituer un gouvernement. Son souhait d'aboutir à un «gouvernement stable» paraît donc peu réalisable. La majorité absolue dont a joui le Parti populaire au cours des quatre années écoulées a rendu difficile un rapprochement avec les autres forces politiques. Difficile, mais pas impossible. Raison pour laquelle les six députés du Parti national basque sont aujourd'hui l'objet d'un désir inattendu de la part des conservateurs du Parti populaire comme de celle des autres formations politiques.

Avec 69 députés, Podemos fait son entrée au parlement avec l'élan d'une tornade. Le parti a certes échoué dans son rêve de battre le PSOE - il a rassemblé moins de suffrages et emporté moins de sièges - mais la campagne menée par Pablo Iglesias, ainsi que sa portée sociale et culturelle, seront un objet d'étude pour les politiques de toute l'Europe. Étonnamment, la coalition de gauche est devenue la première force politique en Catalogne, et la seconde au Pays basque, à Madrid, Valence, en Navarre, aux Baléares et en Galice. Podemos détient les clés de la formation d'un gouvernement de gauche si Rajoy échoue dans son entreprise. Il est donc curieux que Pablo Iglesias, le soir des résultats, ait pris la parole pour affirmer que les amendements constitutionnels revendiqués par sa formation sont non négociables. Trace-t-on les lignes rouges avant même que la discussion ne commence? Déjà? S'il s'agissait d'un geste à destination de la Catalogne, ce serait compréhensible. Mais les résultats du Parti populaire rendent mathématiquement impossible toute révision constitutionnelle en l'absence de son soutien.

Les 90 sièges remportés par les socialistes le 20 décembre représentent une grosse déception - tempérée par le fait que les attentes étaient tombées encore plus bas durant la campagne. Le PSOE a perdu 1,5 million d'électeurs. Il est désormais relégué au quatrième rang des forces politiques à Madrid, et au troisième en Catalogne. Mais il est à nouveau arrivé en tête en Andalousie et - il s'agit d'un des paradoxes du nouveau parlement - Pedro Sánchez pourrait devenir président du gouvernement. Pour l'heure, cette situation lui permet d'échapper aux attaques de ses rivaux à l'intérieur du parti, mais il n'en reste pas moins qu'il est dos au mur. Une partie du PSOE souhaite la formation d'un gouvernement de gauche, quel qu'en soit le coût, alors qu'une autre tendance, hostile à Podemos, perçoit la mise en place d'un gouvernement Parti populaire comme un moindre mal. Par ailleurs une certaine pression - principalement en provenance de l'extérieur du parti - se fait ressentir en faveur d'une grande coalition à l'allemande, dominée par le Parti populaire et susceptible, dit-on, d'éviter l'instabilité et la panique qui pourraient gagner les marchés financiers.

«Mais rien n'est gravé dans le marbre. Nous sommes à la recherche d'un président, en Espagne comme en Catalogne.»

Puisqu'on parle de l'IBEX-35, l'indice boursier espagnol, Albert Rivera a passé toute la campagne à démentir que Ciudadanos ait été créé par des intérêts économiques inquiets de l'émergence de Podemos. La dynamique du parti centriste s'est progressivement érodée, et il est maintenant victime des attentes exagérées qu'avaient suscitées les sondages de début de campagne. Ses 40 sièges ont un relent de défaite - même si être la quatrième force politique n'est pas rien, dans cette situation à l'issue imprévisible.

Tous les scénarios envisageables ont besoin de temps pour mûrir. Dans l'attente, les projecteurs vont donc être braqués sur la Catalogne. La situation devrait s'y décanter dans les tout prochains jours: soit la Candidature d'unité populaire cède et autorise l'investiture d'Artur Mas, soit de nouvelles élections seront convoquées. La victoire d'EnComú Podem (12 députés) et de la Gauche républicaine de Catalogne (9 députés), conjuguée au choc subi par la Convergence démocratique de Catalogne - qui a perdu la moitié de ses sièges et se trouve désormais reléguée au quatrième rang des partis représentés -, a accru l'urgence de l'opération «Il faut sauver le soldat Mas».

Mais rien n'est gravé dans le marbre. Nous sommes à la recherche d'un président, en Espagne comme en Catalogne. Bienvenue dans un monde d'émotions fortes. Bienvenue dans une nouvelle ère politique.

Cet article, publié sur le Huffington Post Espagne et États-Unis a été traduit de l'anglais par Mathieu Bouquet.

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