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Le retour déguisé de l'autoritarisme en Turquie

13/08/2014 09:03 EDT | Actualisé 13/10/2014 05:12 EDT

Les premières élections présidentielles à suffrage universel, remportées dès le premier tour par le controversé premier ministre Recep Tayiip Erdogan, se tenaient dimanche en Turquie pour la première fois dans l'histoire du pays. Pour discuter de cette petite révolution constitutionnelle, Monde68 s'est entretenu avec Merve Ozdemirkiran, docteure en science politique, maître de conférences à l'Université Bahcesehir d'Istanbul, et chercheuse invitée au Centre d'études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris.

Monde68: Madame Ozdemirkiran, la Turquie a tenu le 10 août ses premières élections présidentielles à suffrage universel. Comment percevez-vous cette nouveauté ? Cela change-t-il quelque chose pour les Turcs et leur relation à la politique ?

M. Ozdemirkiran : Les électeurs ne sont pas encore conscients des effets de ce changement structurel. Le débat public n'était pas vraiment concentré sur ce que signifie une élection présidentielle dans un système parlementaire. Les Turcs n'ont plus de relation objective et saine à la politique dans l'atmosphère de polarisation qui devient de plus en plus dangereuse. Les élections présidentielles ont été réduites à cette polarisation : «Voter pour Erdogan ou contre Erdogan?»

Monde68: Selon vous, pourquoi le gouvernement a-t-il décidé de faire élire le président directement par le peuple ? Le régime actuel ne fonctionnait-il plus correctement ?

M. Ozdemirkiran : En effet, l'élection du président par suffrage universel direct donne évidemment plus de voix au peuple et renforce ses liens avec la politique. Pourtant, dans un système parlementaire il n'est pas forcément utile de mettre en place le suffrage universel pour élire le président. Selon la Constitution turque, le président a des fonctions plutôt symboliques et il veille sur le maintien du régime politique. Il se dote d'un droit de veto qui lui permet de renvoyer des lois proposées par le gouvernement pour une seconde révision. Le gouvernement AKP, en particulier le premier ministre Erdogan souhaite changer la Constitution et mettre en place un système présidentiel, c'est dans cet objectif que le gouvernement a décidé de faire élire le président directement.

Monde68: La Constitution a été amendée de nombreuses fois depuis l'arrivée du gouvernement Erdogan au pouvoir en 2001 changeant la nature du régime politique turc du parlementarisme vers un régime plus présidentiel à la française ou à la russe. Selon vous, peut-on vraiment parler de présidentialisation du régime et pourquoi ? Quelle sera la différence entre le rôle du président actuel et du prochain ?

M. Ozdemirkiran: Oui, on peut parler de présidentialisation du régime turc même si cela n'est constitutionnellement pas possible à l'heure actuelle. Les pouvoirs et les devoirs du président sont clairement décrits dans la Constitution. C'est un régime parlementaire et le chef du gouvernement (le PM) a(vait) le plus de poids politique dans ce système.

Le gouvernement AKP n'a pas la majorité constitutionnelle au parlement. Dans les conditions actuelles, les pouvoirs du président vont rester tels qu'ils sont décrits dans la Constitution. Les fonctions du président font partie du fond de la Constitution et elles ne peuvent pas être modifiées par simples amendements, la majorité constitutionnelle est indispensable (367 députés). Il faut faire une nouvelle constitution pour changer le régime (du parlementaire au présidentiel). Les élections législatives auront lieu en 2015, si l'AKP obtient la majorité constitutionnelle, l'AKP peut mettre en place le système présidentiel.

Monde68: De ces nombreux amendements, est-ce que les pouvoirs législatifs et judiciaires ont également été concernés ? Dans quelle mesure ? Les pouvoirs sont-ils davantage hiérarchisés ou demeurent-ils toujours relativement séparés ?

M. Ozdemirkiran : Certains de ces amendements ont renforcé les pouvoirs de l'exécutif au détriment du judiciaire.

Monde68: L'actuel premier ministre est le favori des sondages pour l'élection présidentielle malgré les nombreuses manifestations de l'an passé et les réactions assez autoritaires du régime (blocage de Twitter et YouTube par exemple). Comment entrevoyez-vous la démocratisation du régime si Erdogan remporte les élections ?

M. Ozdemirkiran : L'élection du premier ministre aux présidentielles aggraverait la polarisation dans la société turque, car son discours alimente cette polarisation. Dans une société si polarisée, on ne peut pas espérer les meilleures conditions pour la promotion de la démocratie.

Monde68: Dans le cadre du processus d'adhésion à l'Union européenne, comment ont été perçus ces changements constitutionnels et les prises de position du gouvernement Erdogan lors des manifestations ?

M. Ozdemirkiran : Les changements constitutionnels au début des années 2000 ont été faits dans le cadre de l'adhésion de la Turquie à l'UE (par exemple l'abolition de la peine de mort). Ces changements ont été des réformes structurelles qui ont permis à la Turquie un décollage démocratique. Pendant le second mandat de l'AKP, différentes couches de la société, surtout les intellectuels, ont continué à soutenir ces réformes et de nombreuses modifications constitutionnelles ont été effectuées à la suite du référendum constitutionnel en 2010. Cependant, le gouvernement est revenu sur une partie de ces réformes en particulier sur celles qui ont été faites dans le domaine du judiciaire. Cela a alerté l'UE sur l'avenir du principe de la séparation des pouvoirs en Turquie.

Cet entretien a été réalisé par :

Guillaume A. Callonico

Professeur de sciences politiques, Brébeuf, Montréal, Canada

Rédacteur en chef de Monde68 en partenariat avec le HuffingtonPost Québec, le CÉRIUM et 27etc.

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