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Le concept géopolitique de la Novorossia de Vladimir Poutine

14/09/2014 08:59 EDT | Actualisé 14/11/2014 05:12 EST

Vladimir Poutine annonçait vendredi 29 août dernier la volonté de créer un État pour le sud-est ukrainien après avoir échoué à imposer une fédéralisation du pays. Fédéralisation ou État, dans les deux cas, Vladimir Poutine joue la carte de la division. Mais pour quelles raisons ?

Protéger les droits des Russes et russophones d'Ukraine

La Russie fait de la défense des droits des Russes et russophones du monde un enjeu prioritaire de sa politique étrangère. La Géorgie se souvient encore de l'intervention russe de 2008 pour protéger l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie, ces deux provinces russophones et russophiles sécessionnistes que voulait reprendre Tbilissi. La Transnistrie, région quasi autonome et pro-russe de Moldavie, souhaite aussi son rattachement à la Russie. En 2006, un référendum (non reconnu) est organisé dans cette province sécessionniste et 97% de ses habitants se prononçaient pour le rattachement à la Russie. En mars dernier, c'est la Crimée qui fait sécession de l'Ukraine pour rejoindre la Russie, mère patrie des Russes.

« Nous nous attendions à ce que l'Ukraine reste notre bon voisin, mais des nationalistes, des néonazis, des russophobes et des antisémites y ont exécuté un coup d'État. Ils continuent à donner le ton en Ukraine jusqu'à ce jour. Naturellement, nous ne pouvions pas laisser cela sans réponse ; nous ne pouvions pas abandonner la Crimée et ses habitants russes et russophones en détresse. » Vladimir Poutine, discours sur le rattachement de la Crimée à la Russie, le 18 mars 2014.

Depuis, les régions du sud-est de l'Ukraine sont en guerre civile contre le pouvoir central « pro-occidental » de Kiev ayant déjà fait plus de 2000 morts. Si Moscou ne reconnaît aucune implication directe dans le conflit malgré la présence avérée de soldats russes, elle ne cesse de poser comme condition de sa résolution, la décentralisation et la fédéralisation du pouvoir ukrainien. Cela permettrait d'assurer à ces minorités ethniques la possibilité de protéger leur langue, leur histoire et leur culture... un peu sur le modèle d'un Québec français dans un Canada anglophone. Si le souhait est louable, le moyen l'est moins. Que dirait-on si la France, « mère patrie » de la francophonie était intervenue militairement lors des référendums québécois de 1980 ou 1995 pour soi-disant protéger les francophones d'Amérique ?

Assurer la mainmise sur l'Ukraine

Au-delà de la volonté affichée de protéger les droits des minorités pro-russes, Moscou pourrait surtout diviser l'Ukraine à son avantage. Après l'amputation de la Crimée, la fédéralisation des régions de l'est de l'Ukraine permettait de définitivement saper l'autorité centrale sur les grands projets nationaux. La répartition des compétences entre le fédéral et les provinces viendrait nécessairement affaiblir le pouvoir central à l'avantage des dernières.

Mais plus important encore, dans un État unitaire, comme l'est l'Ukraine encore aujourd'hui, les traités internationaux sont signés par le chef de l'État et ratifiés par le parlement. Dans un État fédéral à la canadienne, l'adoption d'un traité international dont les principes altéreraient les compétences provinciales, comme l'adhésion à l'Union européenne, le traité devrait non seulement être ratifié par le parlement central, mais pourrait également devoir l'être par les parlements des provinces, responsables, à travers leurs compétences, de l'implémentation réelle du traité.

Si la fédéralisation permettrait de protéger, ou de mieux représenter les minorités pro-russes d'Ukraine, ce système permettra également de compliquer l'avenir européen que l'Ukraine souhaite se donner depuis la création de GUAM en 1996 et la révolution orange en 2004.

Créer une zone tampon et imposer un nouvel ordre européen

Devant la forte résistance des rebelles, soutenus par des soldats et du matériel russes, Poutine a cru bon d'imposer plus rapidement son agenda. Dans ces circonstances, Moscou propose maintenant une partition du pays en deux États : l'Ukraine et la Novorossia (ancien nom des provinces du sud-est de l'Ukraine sous l'empire russe). À défaut d'empêcher l'Ukraine d'entrer dans l'UE et dans l'OTAN, cela permettrait de créer une « zone tampon », un bouclier de défense entre le territoire russe et les futures frontières d'un OTAN élargi.

Lors de son discours sur le rattachement (ou l'annexion) de la Crimée à la Russie, Poutine rappelait qu'il était dans l'intérêt supérieur du pays d'empêcher l'OTAN d'y mettre sa flotte et sa puissance aux portes de la Russie caucasienne.

« Permettez-moi de souligner également que nous avons déjà entendu des déclarations de Kiev selon lesquelles l'Ukraine allait bientôt rejoindre l'OTAN. Cela aurait signifié que la marine de l'OTAN serait juste là, en Crimée et à Sébastopol, dans cette ville de la gloire militaire de la Russie. Cela serait une menace parfaitement réelle pour l'ensemble du sud de la Russie. » Vladimir Poutine, discours sur le rattachement de la Crimée à la Russie, le 18 mars 2014.

Pour réduire la menace que fait peser l'OTAN sur la Russie, Moscou n'a pas l'embarras du choix. Dans un premier temps il faudra continuer de soutenir les rebelles pour maintenir l'Ukraine divisée, puis à défaut d'imposer une fédéralisation du régime que Kiev semble avoir déjà oubliée, il faudra forcer la sécession... sur le modèle abkhaze ou sud-ossète.

Avec l'enclave de Kaliningrad, la Biélorussie et la Crimée, la Novorossia viendrait parachever cette ceinture de protection sur le front occidental de la Russie. C'est la réponse de Poutine à la stratégie occidentale d'élargissement de l'OTAN qu'il qualifie de « poursuite de l'infâme politique d'endiguement » que connaîtrait la Russie depuis le XVIIIe siècle.

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Finalement, 25 ans après la chute du Mur de Berlin, l'espoir d'une « maison commune européenne », formule théorisée par Gorbatchev, semble être un rêve perdu. Les Occidentaux ont pensé à tort que la chute de l'URSS faisait de la Russie un État inoffensif. Or, Poutine a rappelé que l'ordre européen ne pouvait se construire sans elle. La guerre de Géorgie, l'annexion de la Crimée et la crise ukrainienne sont venues rafraichir à blanc les mémoires européennes. L'ours russe est de retour.

Guillaume A. Callonico, professeur de science politique (Brébeuf, Montréal), directeur général de Monde68

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