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La mer de Chine méridionale au cœur de la redéfinition de l'ordre régional en Asie Pacifique

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La mer de Chine méridionale s'est taillé une place de choix dans l'actualité au cours des dernières années. S'il y a peu de certitudes quant au dénouement des conflits territoriaux qui y abondent, il ne fait aucun doute que cette zone constitue aujourd'hui un terrain incontournable de la rivalité grandissante entre la Chine et les États-Unis. Cet enjeu est par ailleurs d'une importance capitale pour l'avenir des relations de la RPC avec ses voisins.

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Carte 1 : L'Asie du Sud-Est. Crédits : CIA World Factbook.

Un tel état de fait est dû au regain de tensions, depuis 2009, entourant la délimitation territoriale de deux archipels, Paracel et Spratly - dont le contrôle est disputé par pas moins de six États. Outre la République populaire de Chine (RPC) et Taïwan, quatre des parties aux conflits sont membres de l'Association des Nations d'Asie du Sud-Est (ASEAN) : Brunei, la Malaisie, les Philippines et le Vietnam. L'organisation est ainsi placée au premier plan de la redéfinition de l'ordre régional en Asie Pacifique.

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Affiche de propagande vietnamienne. Crédits : Ngo Quang Minh - CC BY-NC 2.

La mer de Chine méridionale est une zone d'environ 3 500 000 km2 composée de quelque 250 îles, îlots, atolls, récifs, hauts-fonds et bancs de sables qui, à l'exception du Macclesfield Bank et de Scarborough Shoal, sont répartis en trois archipels : Spratly, Paracel et Pratas. Leur contrôle est le sujet de revendications contradictoires, qui portent principalement sur la délimitation des zones économiques exclusives (ZEE) dont chaque État peut se prévaloir dans le cadre de la Convention des Nations-Unies sur le Droit de la Mer (UNCLOS).

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Carte 2 : Les revendications des parties en mer de Chine méridionale.
Crédits : Goran Tek-en, Wikimedia Commons.

Bien que les ZEE des membres de l'ASEAN impliqués se chevauchent partiellement, ceux-ci s'entendent pour favoriser une résolution pacifique en conformité avec l'UNCLOS. Le nœud du problème réside dans la nature des revendications chinoises, fondées sur des « droits historiques », et en particulier la « ligne en neuf traits ». La Chine n'ayant pas clarifié sa position, on ne peut établir avec certitude qu'elle revendique l'ensemble du territoire maritime délimité par cette ligne, ce qui serait contraire à l'UNCLOS. Il se pourrait qu'elle se cantonne à ce qui se trouve dans les limites des 200 milles marins entourant chacune des îles situées à l'intérieur des traits et sur lesquelles elle prétend exercer sa souveraineté.

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Carte 3 : La ligne en neuf traits (en vert) reflète les revendications maximales de la Chine en mer de Chine méridionale. Crédits : U.S. Central Intelligence Agency.

La rivalité Chine/États-Unis comme trame de fond

Les États-Unis ne sont partis ni à l'UNCLOS, ni aux conflits. Ils en sont tout de même un acteur majeur depuis 2010. D'abord, parce que le contentieux s'inscrit dans une rivalité plus large entre l'hégémonie américaine en déclin et ce qui est perçu comme son principal concurrent. En effet, la Chine cherche vraisemblablement, si ce n'est à le remplacer, du moins à bénéficier d'un ordre international plus favorable à son ascension, qui refléterait de manière plus juste la distribution actuelle de la puissance à l'international.

Cet antagonisme se reflète dans un commentaire d'Hillary Clinton datant de janvier 2012 notamment en référence à l'Asie Pacifique : « Let's just talk (...) straight realpolitik. We are in competition with China. (...) China is in there (...) trying to figure out how it's going to come in behind us, come under us. ». Lors du Forum régional de l'ASEAN en 2010, la Secrétaire d'État liait la mer de Chine méridionale à l'intérêt national des États-Unis et exprimait leur soutien à une résolution pacifique ainsi que leur opposition à l'utilisation de la force par les parties. Il n'y a eu aucun malentendu sur la cible d'un tel discours - la Chine. Clinton a ainsi énoncé pour la première fois officiellement une position américaine sur la question, qui a servi de prélude au « pivot » asiatique.

Au vu de ces déclarations, la plausibilité d'une analyse fondée sur la realpolitik est certainement défendable. Néanmoins, un certain nombre de facteurs dont l'importance est sous-estimée limitent la portée de cette interprétation répandue.

Une position chinoise contradictoire

La RPC est souvent présentée comme un État unitaire, cohérent et rationnel, quasi omniscient au plan stratégique. Toutefois, une analyse plus approfondie de la position chinoise dévoile les failles d'un tel argumentaire.

D'abord, l'approche de la Chine est traversée de contradictions. Alors qu'elle investit régulièrement de manière unilatérale les zones contestées, elle fait en même temps la promotion active d'une gestion bilatérale des conflits, tout en participant à un dialogue multilatéral dirigé par l'ASEAN. De plus, bien qu'elle s'offusque à grand bruit de toute tentative de la part d'acteurs externes de se mêler de la question, la Chine l'a de facto internationalisée en juin 2014 en demandant au Secrétaire général des Nations-Unies de faire circuler un document étayant ses revendications à l'ensemble des 193 membres de l'Assemblée générale.

En outre, le ministère chinois des Affaires étrangères a fort peu d'influence au sein de l'échiquier politique interne face aux compagnies pétrolières, à la Marine et à la garde côtière. Non seulement la diplomatie chinoise n'a-t-elle qu'une emprise limitée sur la prise de décision, mais elle compense son impuissance par une agressivité renouvelée qui pousse les parties adverses à la méfiance.

La marge de manœuvre effective de l'ASEAN

L'inefficacité de l'ASEAN dans ce dossier étant régulièrement l'objet de critiques, il est important de comprendre que l'organisation n'a pas vocation à prendre position sur les conflits, mais simplement à fournir un environnement propice au dialogue en vue de leur résolution au niveau bilatéral. L'ASEAN est une organisation intergouvernementale composée de petites et moyennes puissances dont l'indépendance est relativement récente. Dans ce contexte, le principe de non-ingérence y a été érigé au rang de dogme. Contrairement à l'Union européenne, l'ASEAN n'a pas d'autorité indépendante de la volonté des États qui la composent. Ainsi, toute prise de décision reflète nécessairement le consensus. L'ASEAN doit donc naviguer dans une situation complexe où elle est non seulement confrontée à un monumental déséquilibre de puissance dans sa relation avec la Chine, mais où les intérêts de quatre de ses membres sont en bonne partie incompatibles alors que les six autres ne sont pas directement concernés. Or, bien que sa marge de manœuvre s'en voit sans surprise considérablement réduite, l'ASEAN est tout de même parvenue à convaincre la Chine de prendre part de manière continue à un processus de négociations sur l'adoption d'un code de conduite dans les zones contestées, qui reflète principalement des conditions normatives.

Pour conclure, la situation en mer de Chine méridionale s'inscrit clairement dans un processus plus large de redéfinition de l'ordre régional et défraye à juste titre la chronique. Le cours des négociations sera un facteur déterminant pour les relations entre la RPC et l'ASEAN, bien qu'une conclusion rapide soit difficile à imaginer à ce stade. La multiplicité des facteurs en question, l'incertitude entourant la nature des motivations chinoises et le caractère imprévisible du comportement des parties favorisent autant la spéculation qu'ils n'appellent à la prudence.

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Par Stéphanie Martel, candidate au doctorat en science politique. Stéphanie Martel est rattachée au Centre d'études de l'Asie de l'Est (CÉTASE) et au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CÉRIUM). Elle est actuellement chercheuse invitée au Center for Strategic and International Studies (CSIS) à Jakarta, en Indonésie. Stéphanie est titulaire d'une maîtrise en science politique de l'Université Lumière Lyon II et d'un baccalauréat en études internationales de l'Université de Montréal.

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