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Le visage changeant des groupes de pression pro-israéliens aux États-Unis

12/07/2016 10:08 EDT | Actualisé 13/07/2016 04:44 EDT

Les groupes de pression pro-israéliens au sein de l'appareil politique américain sont un phénomène qui suscite l'intérêt d'un grand nombre de gens, dont des politiciens, des professeurs et des observateurs.

Malgré le fait que les Juifs ne représentent que 1,7 % de la population des États-Unis, ils ont été capables de faire entendre leurs voix et ont fait en sorte qu'Israël a un soutien presque absolu des Américains sur les plans militaires, économiques et diplomatiques. Pour longtemps, l'image de ces groupes de pression était dominée par le American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), un groupe qui prône des valeurs de la droite politique s'alignant avec la politique israélienne des néoconservateurs et des chrétiens évangéliques[2]. Cependant, cette façade s'est fragmentée dans les dernières années avec la création d'un nouveau groupe de pression, J Street.

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Le Secrétaire d'État des États-Unis, John Kerry, rencontre les leaders de AIPAC à une conférence au Washington Convention Center. 3 Mars 2014. [State Department photo/ Public Domain]

J Street est une organisation non gouvernementale, qui fait également du militantisme dans la sphère politique des États-Unis. Fondée en 2008, cette ONG se considère comme pro-Israël, mais également pro-paix. Par exemple, ils cherchent une solution à deux États pour le conflit israélo-palestinien et sont en accord avec l'entente nucléaire américaine de 2015 avec l'Iran (entrevue avec Kate Press, représentante de J Street, 29 avril 2016). Par ailleurs, ils veulent s'assurer que les Palestiniens aient plus de droits et veulent mettre fin à la colonisation israélienne dans les territoires acquis lors de la guerre des Six Jours. Malgré cela, ce groupe cherche la préservation d'Israël et croit que la paix et la diplomatie sont les meilleurs moyens possibles pour la garantir. Il est donc évident que J Street est une ONG qui adhère énormément à l'idéologie politique du libéralisme. Toutefois, l'ONG incarne aussi des idées réalistes, car J Street croit que si ces conflits ne sont pas résolus rapidement, Israël sera abandonné par les États-Unis, vu que le pays sera un fardeau diplomatique trop lourd (entrevue avec Kate Press de J Street). Ils sont également réalistes, parce qu'ils comprennent que sans le soutien des États-Unis, Israël aurait beaucoup de difficulté à continuer d'exister.

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John Kerry prononce une allocution au gala national 2016 de J Street. 18 Avril 2016, au Ronald Reagan Building and International Trade Center à Washington, D.C. [State Department photo/ Public Domain]

Le groupe critique ouvertement le gouvernement du premier ministre Netanyahou, qui réprime fréquemment les Palestiniens et fait peu d'efforts pour construire une paix durable entre Israël et la Palestine. J Street était également très critique de l'ancien ministre des Affaires étrangères d'Israël, Avigdor Lieberman, qui proposait des mesures violentes contre les Palestiniens. Toutefois, le groupe s'oppose également aux États anti-Israël, comme l'Iran, les groupes terroristes tels que Hezbollah et aux mouvements de gauche qui sont anti-israéliens et cherchent à boycotter les produits israéliens, par exemple, le mouvement Boycott Divestment and Sanctions (BDS)[1]. Bref, J Street propose une alternative qui est plus libérale et progressiste pour les Américains et Israéliens qui sont pro-Israël.

Voilà donc que l'AIPAC, qui jusqu'à 2008, dominait le lobbying pro-israélien et qui recrutait des politiciens démocrates et républicains, s'est trouvé un compétiteur. Suite à sa création, J Street ne posait pas encore de problèmes pour l'AIPAC. Par exemple, dans sa première année, J Street a seulement ramassé 500 000 $ tandis que l'AIPAC a reçu 100 millions de dollars d'un seul donateur. Néanmoins, J Street s'est rapidement mis à grandir et venait recruter de plus en plus de membres, surtout des démocrates, qui appartenaient auparavant à l'AIPAC. En 2015, J Street était rendu avec plus de 180 000 membres et un budget qui dépassait 8 millions de dollars. De plus, J StreetPAC, la branche de l'ONG qui applique de la pression politique, a dépensé plus de 2,4 millions de dollars pour financer 95 candidats dans leurs élections. Donc, même si J Street semblait originalement comme une ONG sans importance, elle a pris une place importante au sein du lobby pro-israélien et l'a même fragmenté. C'est dans ce contexte que s'inscrit la lutte entre J Street et AIPAC.

«Considérant qu'entre 60 et 85 % des Juifs aux États-Unis votent démocrate et non républicain, il est très probable que l'attitude de J Street soit plus axée sur leurs idées et valeurs que celle de l'AIPAC.»

Il est intéressant de se demander comment cette lutte se déroulera au fil des années. Depuis sa fondation, J Street a eu des difficultés avec AIPAC. Tout d'abord, J Street s'est souvent fait traiter de groupe anti-israélien, par de nombreux groupes, dont l'AIPAC, parce qu'ils critiquaient certaines politiques du gouvernement israélien (entrevue avec Kate Press). Ceci fait en sorte que les gens se méfient plus facilement de J Street et vont préférer donner leur temps et argent à l'AIPAC. Ils font ceci parce que cette ONG a un historique pro-israélien, peu importe les circonstances, et une énorme influence sur la politique étrangère américaine. Par ailleurs, l'AIPAC et d'autres groupes ont réussi à créer une fausse corrélation entre les critiques d'Israël et l'antisémitisme (entrevue avec Kate Press), ce qui a fini par nuire à J Street.

Néanmoins, ces positions réussissent à fragmenter l'image du «lobby juif», qui est supposé être uni et fort. En proposant une autre perspective, particulièrement une qui est critique, J Street permet aux Juifs américains de se ranger derrière un autre point de vue dans un enjeu qui perdure depuis plusieurs décennies et devient de plus en plus polarisé (entrevue avec Kate Press). Considérant qu'entre 60 et 85 % des Juifs aux États-Unis votent démocrate et non républicain, il est très probable que l'attitude de J Street soit plus axée sur leurs idées et valeurs que celle de l'AIPAC. Ceci pose plusieurs problèmes pour l'AIPAC, qui se fait davantage associer à la droite américaine, au risque de perdre son statut d'ONG «bipartisan» et avec cela, beaucoup de financement et de membres.

En somme, J Street est encore très loin de dominer le lobby pro-Israël des États-Unis. Cependant, dans les sept dernières années, cette ONG a été capable de fragmenter l'image du lobby pro-israélien et la politique étrangère des États-Unis, qui semblaient tous les deux parfaitement homogènes. Même s'ils ont beaucoup moins de financement et de membres que d'autres groupes, comme l'AIPAC, J Street commence à laisser sa marque et gagne du terrain très rapidement. Pour le moment, J Street est David et l'AIPAC est Goliath, toutefois, comme le dit si bien cette histoire, ce sont les idées et non la force qui mènent à la victoire.

Adrien Perlinger, diplômé en sciences humaines, profil études internationales, du collège Jean-de-Brébeuf

Texte avec sa bibliographie et d'autres billets passionnants sur monde68.brebeuf.qc.ca

Références

[1] Robert Skolnik, «Breaking New Ground at the 2015 J Street Conference», Palestine-Israel Journal of Politics, p. 94, 2015, consulté sur EBSCO.

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