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L'économie de la Russie au bord du gouffre?

21/05/2015 09:25 EDT | Actualisé 21/05/2016 05:12 EDT

Depuis le milieu de 2014 les mauvaises nouvelles économiques tombent en rafales sur l'économie russe.

Aux baisses du prix du pétrole succèdent la chute du rouble, la fuite des capitaux, la montée de l'inflation et des taux d'intérêts, la baisse du taux de croissance. Ces événements sont évidemment pour la plupart interdépendants. Les sanctions européennes et américaines, les contre-sanctions adoptées par le gouvernement Poutine, suite à l'occupation de la Crimée et aux affrontements en Ukraine, expliquent en partie la dégradation de la situation. L'accès restreint aux marchés financiers internationaux, dont ils sont très dépendants, a pour conséquence de provoquer une augmentation des coûts de financement à l'intérieur, décourageant ainsi l'investissement des entreprises, les exportations vers la Russie, ainsi que les transferts technologiques qui les accompagnent habituellement. La chute de plus de 50% du prix des hydrocarbures en l'espace de neuf mois fragilise encore davantage leurs chances de se relever. L'entrée de devises se raréfiant, les pressions à la baisse sur le rouble se multiplient au point d'obliger la Banque centrale de Russie (BCR) à puiser dans ses réserves en devises étrangères et à augmenter les taux d'intérêts directeurs à 17,5% dans l'espoir de freiner, mais sans succès, les fuites de capitaux et les spéculations à la baisse sur le rouble. Les prévisions moyennes pour l'année 2015 envisagent un taux de croissance négatif de -5%.

Les circonstances présentes, aussi sérieuses soient-elles, ne justifient cependant pas l'ampleur de la crise actuelle. Au-delà de la conjoncture défavorable se profilent de nombreux problèmes d'ordre structurels, plusieurs facteurs internes auxquels le gouvernement russe a négligé d'apporter des solutions adéquates. En effet, aucune politique de modernisation véritable n'a été entreprise depuis les vingt dernières années.

Après la transition brutale des années 1990 vers une économie de marché, caractérisée par une privatisation désordonnée, une mainmise de la mafia et des oligarques sur les principaux actifs productifs, la Russie expérimente une chute de la production industrielle, un appauvrissement considérable de la population alimenté par une hyperinflation qui déprécie la valeur réelle des salaires et de l'épargne accumulée durant des décennies.

Une partie importante de la population regrette l'ordre de l'ancien régime communiste. Le sentiment de recul est d'autant plus fort que l'État n'a plus les ressources pour assumer ses fonctions essentielles. Entre 2000 et 2008, à la faveur du quintuplement du prix du pétrole et du gaz, de la hausse constante du prix des matières premières, en abondance sur l'immense territoire, la Russie connait un taux de croissance annuel de plus de 6,5% en moyenne. Le PIB s'accroît de 75% en 8 ans. L'augmentation du niveau de vie, conjuguée à la baisse de l'inflation et de l'endettement de l'État, rend possible la venue d'une classe moyenne et fait passer la Russie au statut de pays émergent. Les attentes sont alors élevées. Poutine est au faîte de sa gloire, il évoque la grande Russie, il veut que le pays retrouve une place dominante à l'échelle internationale. Le désordre de l'ère de Boris Eltsine est révolu.

La crise du «subprime», débutant officiellement au mois d'août 2008, révèle cependant graduellement la fragilité de la structure économique mise en place depuis la réforme. Dès 2009, l'économie russe connait une décroissance réelle et n'arrive plus à retrouver son rythme du début de la décennie.

Plusieurs facteurs négatifs sont en action:

La dépendance extrême par rapport aux hydrocarbures et aux minerais exportés: ils représentent 1/3 du PIB, 2/3 des exportations et près de la moitié des revenus de l'État. Tant que le cours des produits de base est élevé, les niveaux de consommation et d'investissements, surtout étrangers, assurent une demande intérieure en progression et donnent à l'État les moyens d'investir prioritairement dans le complexe militaro-industriel et l'administration publique. La chute actuelle du prix du pétrole démontre amplement que les rentes tirées de l'extraction des matières premières sont par nature volatiles.

Un manque total de diversification: une économie de 140 millions d'habitants ne peut reposer impunément sur un nombre aussi restreint de secteurs, essentiellement l'extraction des matières premières et l'armement. Une économie forte requiert un nombre minimum de secteurs innovant dans lesquels on enregistre des gains de productivité. En l'absence de ces industries, la position compétitive du pays se fragilise. Malgré la volonté gouvernementale d'engager une industrialisation, la Russie se retrouve en plein syndrome hollandais: les devises récoltées par les exportations des matières entraînent une balance commerciale positive qui, à son tour, engendre une augmentation réelle du taux de change qui se traduit par une perte de compétitivité et un développement industriel insuffisant. Il est plus facile d'importer que de produire soi-même. Dans le cas contraire, une baisse du cours du pétrole, telle que vécue présentement, s'accompagne d'une pression à la baisse du rouble et d'une instabilité de la valeur de la monnaie nationale contraire au développement du commerce extérieur.

Une main-d'œuvre fortement scolarisée mais insuffisamment spécialisée: les budgets alloués l'éducation, à la recherche et au développement, à la santé, sont parmi les plus bas en termes comparatifs au sein de l'OCDE. Une génération entière de scientifiques de haut niveau formé dans l'ancien système soviétique contribue de moins en moins à l'avancement de la Russie.

À ces éléments se superposent les problèmes de gouvernance: sous le régime de Poutine, l'État ne se contente plus de jouer un rôle de régulateur, il est de plus en plus un producteur, un investisseur majeur, un consommateur. Les plus grandes entreprises dans le secteur pétrolier, gazier, minier, bancaires sont des sociétés d'État. Le gouvernement veut reprendre le contrôle direct d'un nombre croissant d'entreprises ou accorder à une nouvelle classe d'oligarques proches du pouvoir et en principe docile, le contrôle de conglomérats qui exploitent les ressources naturelles, les communications, le secteur financier. Cette omniprésence de l'État limite aussi bien les entrepreneurs nationaux que les investisseurs étrangers. Toute prise de risque associée à des percées technologiques est étouffée. Le signal envoyé aux agents économiques est confus, à l'opposé de la pratique observée dans la plupart des pays émergents. Dans l'indice Doing Business de la Banque mondiale, la Fédération de Russie arrive au 62e rang, démontrant ainsi un climat peu favorable aux affaires et aux investissements. Par ailleurs, la Russie n'a pas su tirer un bon parti de son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et voit sa candidature à l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) reportée à cause du conflit en Ukraine.

Les solutions à la crise envisagées par le gouvernement russe ne semblent pas jusqu'à maintenant porter fruit. Poutine exhorte les oligarques proches du pouvoir de rapatrier leur capitaux et d'investir en Russie, alors même que les conditions de rentabilité sont absentes. Une bonne partie de leurs capitaux est placée à l'abri dans des paradis fiscaux et, notamment, à Londres. Il veut aussi imposer aux cinq plus grandes sociétés exportatrices, Rosneft, Gazprom, Alrosa, Zaroubejneft et Kristall, de vendre leur devises étrangères pour supporter le rouble, amenuisant du même coup leur accès aux capitaux européens dont ils ont un besoin vital compte tenu de leurs méga-investissements. Poutine mise énormément sur la réactivation de l'Union économique eurasiatique avec des pays tels la Biélorussie, le Kazakhstan, l'Arménie et possiblement l'Ukraine, ainsi que sur le rapprochement avec la Chine en signant des contrats d'approvisionnements à long terme de gaz et en ratifiant des accords de convertibilité yuan-rouble pour contourner le dollar. La Chine dispose de capitaux suffisants pour satisfaire la Russie mais quel en sera le coût à long terme? En tournant le dos à l'Europe vers laquelle elle destine 50% de ses exportations et d'où elle importe 40% de ses importations et bon nombre de technologies innovantes, la Russie s'engage dans une impasse. Il faut décrisper cette crise et trouver une solution au conflit ukrainien. Aucun côté ne sortira gagnant en maintenant un durcissement de ce face à face.

Par Armand Sebbag, professeur d'économie au Collège Jean-de-Brébeuf

Pour en lire davantage: Monde68, parce que l'international n'est pas une affaire étrangère.

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