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L'aide humanitaire est-elle en danger?

12/03/2017 08:08 EDT | Actualisé 12/03/2017 08:08 EDT

Ces dernières années, la communauté d'aide humanitaire a sonné l'alarme. De nombreuses Organisations Non Gouvernementales (ONG) et différents acteurs humanitaires, notamment Médecins Sans Frontières, affirment qu'il y aurait une détérioration des conditions de la pratique de l'aide humanitaire sur le terrain et que l'espace humanitaire deviendrait un environnement progressivement plus menaçant et restreint au fil du temps. En effet, on aperçoit froidement un accroissement du nombre d'agressions visant des convois, des hôpitaux, des cliniques et autres ressources des organisations humanitaires, et ce sans compter les attaques visant le personnel humanitaire. Cela dit, l'espace humanitaire n'est pas nécessairement plus à risque qu'auparavant et une tendance n'est pas non plus nécessairement en train de s'établir quant à une hausse marquée de difficultés d'opérations. Autrement dit, plusieurs données peuvent laisser entendre que cette tendance est bien réelle, mais plusieurs observations et analyses portent plutôt à croire que l'aide humanitaire et l'espace humanitaire n'offrent pas des conditions différentes de celles existantes il y a quelques décennies.

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Communiqué conjoint de Johanne Liu (Présidente MSF international) et Peter Maurer (CICR) après une rencontre avec le Conseil de Sécurité de l'ONU sur les attaques contre les humanitaires (Mai 2016, Source: ONU)

Tout d'abord, l'espace humanitaire se définit comme un espace neutre où les travailleurs humanitaires peuvent évaluer, fournir et appliquer l'aide nécessaire aux personnes dans un besoin urgent à la suite d'une catastrophe naturelle comme d'une guerre civile. Cet endroit peut aussi être utilisé comme un lieu de dialogue pour les différents acteurs qui deviennent parties prenantes à un conflit quelconque ou encore pour coordonner les actions en cas de catastrophes naturelles diverses. (Hubert et Brassard-Boudreau, 2007)

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Attaques contre des humanitaires en 2015

Source: ONU

Les bombardements ayant atteint plusieurs hôpitaux de Médecins Sans Frontières au Yémen en 2016 (MSF b, 2016) constituent un exemple probant où l'espace humanitaire fut compromis. Or cet incident n'a rien d'inédit. En effet à de nombreuses reprises, MSF comme d'autres organismes humanitaires s'est vu être menacé par des belligérants au sein de leur lieu d'intervention par le passé. Ce fut notamment le cas en Éthiopie dans les années 80 tout comme en ex-république yougoslave et au Rwanda dans les années 90 (Magone, Neuman, Weissman, 2011, P.2).

Dans le même ordre d'idées, des analystes considèrent qu'il y a actuellement beaucoup de désinformation concernant ce phénomène. Ainsi, ces spécialistes contestent la théorie selon laquelle les conflits armés auraient véritablement augmenté lors des deux dernières décennies et que la violence à l'égard des parties prenantes au conflit et à l'égard des différents travailleurs humanitaires soit devenue gratuite, incontrôlable et généralement plus sauvage (Hubert et Brassard-Boudreau, 2007). Ils considèrent, en outre, que, depuis la fin de la guerre froide, les guerres civiles ont diminué à l'échelle mondiale tout comme les impacts ressentis par les civils de ces nations en proie à des conflits internes. Aussi, il n'y a aucune indication claire que les groupes armés non étatiques, souvent responsables des guerres civiles et d'un non-respect des droits humanitaires internationaux, sont en pleine prolifération.

Les craintes grandissantes de la part des travailleurs humanitaires proviennent essentiellement du fait que les ONG, tentant systématiquement d'aider les personnes dans le besoin, opèrent maintenant dans des zones de conflit de plus en plus dangereuses.

Les craintes grandissantes de la part des travailleurs humanitaires proviennent essentiellement du fait que les ONG, tentant systématiquement d'aider les personnes dans le besoin, opèrent maintenant dans des zones de conflit de plus en plus dangereuses. Le budget global pour l'assistance humanitaire est passé de 2.1 milliards de dollars au début des années 90 à 12.4 milliards de dollars en 2010 (Collinson, S. et Elhawary, 2012). Cette impressionnante hausse de financement, la compétition grandissante entre organisations pour acquérir des fonds et subventions et le sincère désir d'aider les populations en proie à des crises sont de puissants incitatifs à opérer dans des zones de conflits actives. C'est donc dire que de plus en plus d'organisations tentent de maximiser leurs ressources en envoyant des déploiements dans des zones plus à risque. De nos jours, il y a très peu de conflits où les ONG ne risquent pas de s'aventurer.

En reprenant le cas récent du Yémen, il est important de noter qu'elle était l'une des plus importantes missions de MSF en ce qui a trait au déploiement de personnel (jusqu'à 2000 personnes étaient employées dont 90 employés internationaux). (MSF a, 2016)

L'un des principaux arguments généralement exposés pour tenter de soutenir la thèse du rétrécissement de l'espace humanitaire soutient qu'après l'attentat terroriste du 11 septembre 2001, les pays occidentaux auraient utilisé l'aide humanitaire pour intervenir et stabiliser des régions conflictuelles. Cette dilution du principe de neutralité et d'impartialité combinée avec un historique de conflit et d'intervention emblématique de l'Occident pourrait être la source de tensions croissantes et d'un ressentiment important face aux institutions occidentales résultant d'attaques de nature politique. Il est vrai que les travailleurs humanitaires opèrent dans des contextes très particuliers, mais il y a cependant un manque de preuves concluantes pouvant confirmer une présence importante d'actes de violence politique concernant l'aide humanitaire.

Pour conclure, il ne semble pas que l'aide humanitaire soit de plus en plus difficile et de moins en moins respectée depuis tout récemment. Il ne semble pas, non plus, qu'une tendance lourde se dessine en ce sens où des organisations comme Médecins Sans Frontières seraient victimes plus régulièrement de frappes pour un ratio semblable frappes/opérations que par le passé. De fait, il semble plutôt que l'aide est devenue plus vaste, plus importante, mieux financée et qu'elle s'est, par conséquent, multipliée jusque dans des zones plus à risques. Aussi, malgré cette multiplication des zones, le type d'attaque qui ne respecterait pas le principe fondamental d'immunité de ces ONG ne serait pas du tout inédit dans l'histoire de ces organisations. En définitive, il apparaît plutôt qu'il faille, pour les organisations, mesurer les risques d'intervention dans des zones qu'on ne considérait même pas autrefois, comme c'est le cas actuellement avec la crise au Yémen.

Par Guillaume Gervais-Johnson et Patrick Scanlon

Étudiants en sciences humaines au Collège Jean-de-Brébeuf

Texte avec sa bibliographie sur Monde68

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