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Fin ou renouveau du Printemps arabe en Tunisie?

03/08/2013 10:38 EDT | Actualisé 03/10/2013 05:12 EDT

Le Printemps arabe, ce mouvement initié par les Tunisiens, aura embrasé le monde arabe et entrainé des soulèvements populaires gigantesques. Cependant, aujourd'hui, deux ans après le début des révolutions, nous sommes en droit de nous demander s'il n'est pas en perte de vitesse.

En effet, remémorons-nous d'abord quels étaient les slogans qui ont initié le mouvement: travail, liberté, dignité auront ainsi été les maîtres mots des premières manifestations, dont les buts principaux étaient des revendications sociales, ce n'est que par la suite que les revendications sont devenues essentiellement politiques et ont appelé à la chute du régime dictatorial en Tunisie.

Déphasage

Or, après les élections "démocratiques" du 23 octobre 2011 et avec l'obtention de la majorité relative au profit du parti islamiste Ennahdha, puis l'exercice du pouvoir, nous constatons aujourd'hui que ces slogans sont partis en fumée.

En effet, depuis son accession au pouvoir, le gouvernement se sera entêté à vouloir défendre le sacré, à vouloir mettre en place une islamisation rampante de la société, à vouloir infester tous les rouages de l'état et à noyauter toutes les institutions afin de s'y imposer en maître décideur.

Aux oubliettes la décentralisation, la création d'emploi pour les chômeurs, l'initiation de nouvelles politiques de développement dans les régions de l'intérieur trop longtemps marginalisées par le régime du dictateur déchu, la justice transitionnelle, la lutte contre la corruption, la réforme de la justice, celle de l'administration, etc...

Ainsi, il s'est progressivement créé un déphasage incontestable entre une population qui attend la concrétisation de promesses électorales fantasmagoriques et un gouvernement dirigé par Ennahdha, dont les objectifs sont tout autre.

Paupérisation et banalisation de la violence

Avec l'immobilisme et le manque d'expérience du gouvernement, et face à une situation qui s'aggrave tous les jours, la société tunisienne est aujourd'hui en voie (rapide) de paupérisation. Il suffit de se balader dans les rues pour voir que le nombre de mendiants a augmenté, que la misère est présente partout, que les gens croulent sous les montagnes de détritus qui inondent les agglomérations, amenant les maladies, dont le paludisme, éradiqué en Tunisie depuis la fin des années 1970 et qui réapparait aujourd'hui. Enfin, le nombre de chômeurs augmente exponentiellement pour bientôt atteindre le million de sans-emploi.

Entre temps, la société tunisienne se transforme tous les jours, avec une banalisation de la violence sous toutes ses formes: d'abord sexuelle avec des viols à répétition, ensuite politique.

Souvenons-nous d'abord des événements du 9 avril et des miliciens de ces Ligues de Protection de la Révolution qui ont passé à tabac les manifestations pacifiques de l'Avenue Habib Bourguiba. Souvenons-nous ensuite des multiples congrès politiques, de Nidaa Tounes entre autres, menacés par les miliciens des LPR, qui n'ont pas hésité à lyncher Lotfi Naghedh, premier martyr à tomber sous le régime des islamistes. Souvenons-nous enfin des deux martyrs de la nation assassinés en pleine journée devant chez eux, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.

Ainsi, il y a aujourd'hui un réel sentiment de déception, de peine, mais surtout de trahison chez la plupart des Tunisiens. Déception qui se généralise à toute la classe politique, aussi bien la "majorité" que l'opposition (qui, avant de faire la curée du gouvernement, devrait aussi faire sa propre autocritique). Peine de voir son pays couler dans les ténèbres abyssales et surtout trahison de la part d'un gouvernement inique qui se croit unique.

Je pense que tout le cheminement précédent est extrêmement important pour comprendre les événements que vit la Tunisie ces jours-ci.

Crise de confiance

La mort de Mohamed Brahmi est la goutte qui fait aujourd'hui déborder le vase. Les Tunisiens sortent massivement dans les rues de toutes les villes du pays afin de crier leur mécontentement face à ce gouvernement d'usurpateur, à une "majorité" politique en déphasage total avec le peuple, à un printemps arabe détourné de ses objectifs principaux par ces "pirates politiques", ces fous de Dieu auxquels le peuple n'accorde plus aucun crédit.

Ainsi la crise que traverse aujourd'hui le pays est essentiellement une crise de confiance, voilà pourquoi le gouvernement actuel, qui se crispe à une légitimé électorale factice, est déjà mort et bientôt enterré. Car en politique, il n'est pas possible de continuer à diriger un état sans la confiance de ses collaborateurs, sans la confiance des élus du peuple, et, surtout, sans celle de la population.

Les images des manifestations en Tunisie du 25 juillet

Le billet se poursuit après la galerie

Rassemblements en Tunisie après la mort de Mohamed Brahmi


Ainsi, avec la cacophonie révolutionnaire, chacun y va de son plein gré: la plupart préconisent la dissolution de l'ANC et celle du gouvernement avec, par la suite, la formation d'un gouvernement de salut national.

Or combien de temps cela nous prendra-t-il? Comment allons-nous réussir à nous entendre sur les personnalités à nommer au poste de premier ministre, aux ministères régaliens? Mais, surtout, pensons-nous réellement qu'Ennahdha, le CPR et Ettakatol vont lâcher prise et laisser leurs opposants politiques conquérir le devant de la scène? La pression de la rue est certes forte et ira crescendo, mais prendrons-nous la responsabilité d'entraîner les partis au pouvoir dans une épreuve de force, un bras de fer entre les partisans de la dissolution et ceux de la légitimité du gouvernement, qui souhaitent aussi s'imposer dans la rue?

Ensemble, tout est possible

J'en appelle à la conscience nationale de tous les intervenants. N'oublions pas que nous sommes tous les membres d'une même entité, la Tunisie, que nous aimons, que nous chérissons et que nous souhaitons protéger de tous les maux. La désunion, les luttes intestines et les guerres fratricides ne sont pas des options que nous pouvons nous permettre de choisir. Le spectre de la guerre civile rôde ces jours-ci. Arrêtons cette dualité dévastatrice et osons prôner la voix du dialogue, car ensemble tout devient possible.

Certes, le gouvernement n'a que trop dupé les membres de l'opposition qui de nombreuses fois ont voulu dialoguer et trouver une voie de sortie pour le pays. Certes, nous avons peur de céder cette fois encore et de devoir nous taire à jamais. Cependant, la situation est tout à fait différente des autres fois. Aujourd'hui, le gouvernement est dos au mur.

Voilà pourquoi le gouvernement doit démissionner au plus vite. Nous devons nommer un premier ministre qui sera une personnalité politique patriotique, sur laquelle s'entendront les partis, sans exception. Le premier ministre se chargera de former un gouvernement de salut national composé de technocrates, de personnalités nationales pour la gestion des affaires courantes qui ne se présenteront pas aux prochaines élections.

D'un autre côté, l'ANC doit demeurer. C'est là l'unique instance de pouvoir à détenir un semblant de légitimité électorale. Et elle demeure, surtout, le seul lieu où sont représentées toutes les parties. Ne soyons pas dans la logique du tout ou rien, car qui veut tout, laisse tout. Osons voir la réalité en face: dissoudre l'ANC, c'est fermer la porte du dialogue, c'est arrêter la voie des négociations, c'est ouvrir la boîte de Pandore et libérer de celle-ci les maux de la désunion, de la lutte fratricide et de la guerre civile.

Cependant, son président Mustapha Ben Jaâfar doit s'engager, par écrit, à terminer la Constitution le 23 octobre 2013, à mettre en place l'ISIE, la loi électorale. Il est également urgent de dissoudre au plus vite les Ligues de Protection de la Révolution, qui sont en réalité les Ligues de Protection d'Ennahdha et qui ont planté la graine de la violence et de la zizanie dans le pays.

De victoires en victoires

Il est aussi urgent de faire toute la lumière sur les deux assassinats politiques des martyrs Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, dont la responsabilité politique incombe au laxisme gouvernemental.

De plus, l'ANC ne sera plus seule à bord. En effet, un comité d'experts constitutionnels tunisiens chargé d'accompagner l'écriture du reste de la Constitution et de chapeauter le reste des travaux concernant celle-ci sera mis en place, afin que la Constitution soit digne du peuple tunisien, de sa révolution et des attentes de tous les Tunisiens, sans exception. Comme disait le fondateur de la Tunisie moderne, Habib Bourguiba: "Tant que le peuple demeurera uni, il ira de victoire en victoire et de succès en succès".

Ainsi le train du printemps arabe détourné par les "pirates de la religion" semble remis sur les rails par les peuples à l'origine de ces soulèvements titanesques. En Égypte d'abord, et actuellement en Tunisie, le peuple se ressaisit et refuse qu'on confisque et détermine sa destinée malgré lui. Toutefois, le renouveau du printemps arabe signe-t-il la fin de l'islam politique? En Égypte, l'intervention de l'armée semble aller dans ce sens. Cependant en Tunisie, la situation est différente et Ennadha a encore quelques cartes en main pour éviter que cela ne se produise. Encore faut-il savoir jouer...