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Tunisie : l'unité nationale et sa réalité historique

La crise que traverse l'unité nationale en Tunisie postrévolutionnaire est comparée à celle qui a frappé les états d'Amérique latine pendant les années 1980.

06/07/2017 09:00 EDT | Actualisé 06/07/2017 09:00 EDT
BirgitKorber via Getty Images
Rappelons-nous encore que les événements tragiques que la Tunisie a connus depuis 2011 ont replacé au cœur de l'actualité la question du vivre ensemble et de l'unité nationale.

En Tunisie, l'idée de l'unité nationale est ancienne. Elle puise ses racines dans le Moyen-Âge. Ibn Khaldoûn expose que la grandeur de la nation ifriqîyenne repose dans son unité. Si la nation doit s'agrandir, c'est à la seule condition qu'elle reste une et non pas multiple. Pour autant, l'idée de l'unité nationale ne s'impose dans l'ordre politique tunisien qu'avec les Husseïnites. Des intellectuels, issus en majorité de la bourgeoisie lettrée, s'engagent alors dans un combat sans merci contre l'autoritarisme de la monarchie absolue. Leurs critiques prennent pour cible les arguments que les légistes avaient avancés pour légitimer le pouvoir du Bey.

Avec le début du 20e siècle, le symbole de l'unité devint la nation rassemblée qui est désormais seule titulaire de la souveraineté. Mais c'est, en effet, avec l'Indépendance que l'idée de l'unité nationale subit une transformation radicale. Elle commence à être conçue comme une union de volontés : elle est un corps unique, formé d'individus, qui, associés de manière volontaire, manifestent une volonté de vivre ensemble. Les Tunisiens alors associés s'identifient avec la collectivité publique, ayant renoncé à vivre de façon personnellement autonome pour bénéficier de la protection de l'État.

En ce sens, l'unité nationale est une construction à la foi juridique et historique qui éveille une conscience collective et progressive d'appartenir à un même groupe. Vu sous cet angle, le groupe national doit être en mesure de prendre conscience de lui-même surtout dans les moments de crise. Il doit parvenir à s'identifier en tant que collectivité unie par des souvenirs, des intérêts ou des rêves communs. Cette prise de conscience se vérifie lorsque les citoyens sont amenés, face à la situation de crise, à appeler un sous-groupe de citoyens à assurer sa défense, à sauvegarder son existence. Ces appels prennent la forme de massage à usage interne, aux accents plus ou moins dramatiques en fonction de la situation donnée.

L'appel à l'unité peut également faire référence à la conscience collective par l'évolution d'un souvenir symbolique comme l'Indépendance, la République, la Révolution... (etc.). Mais l'identification n'est possible que si le groupe national est en mesure de surmonter ses propres divisions, ses propres conflits, et de désamorcer les antagonismes qui pourraient surgir.

L'unité de la nation est placée au-dessus de tout : il ne peut y avoir de survie de la nation que dans l'unité.

En d'autres termes, il doit exister entre toutes les composantes du corps social un même ensemble d'intérêts et de sentiments qui tend à occulter, du moins à placer sur un second plan, les oppositions qui parcourent la société. Ainsi, l'unité de la nation est placée au-dessus de tout : il ne peut y avoir de survie de la nation que dans l'unité. Elle implique que les Tunisiens fassent taire, provisoirement, leurs divergences et se présentent unis face à la crise. Cependant, l'union sacrée ne saurait se concevoir comme une union idéale au sens d'union absolue, naïve et puérile : elle s'envisage, au contraire, comme la recherche d'un consensus temporaire, plus ou moins fabriqué et calculé.

Certes, la crise que traverse l'unité nationale en Tunisie postrévolutionnaire est comparée à celle qui a frappé les états d'Amérique latine pendant les années 1980. Le déclin de l'idéologie unificationniste nous pousse donc à chercher ce qui unit les membres de la Nation. Fondamentalement, la prise de conscience sérieuse des menaces pesant sur l'avenir de la Tunisie joue un rôle psychologiquement important dans le renforcement de l'unité nationale. Ce n'est, en effet, qu'à partir du moment où le groupe national sent menacé dans son existence même que l'unité nationale prend tout son sens.

Il importe peu de savoir si la menace est réelle : l'essentiel est de constater un sentiment de menace. Ce sentiment peut trouver sa source à l'intérieur même du groupe national. C'est pourquoi les oppositions manifestées durant une crise par plusieurs membres du groupe ou par des sous-groupes (partis, syndicats, associations...), que ce soit pour des raisons politiques, économiques ou sociales, peuvent constituer un moment propice pour repenser à haute voix l'unité nationale.

Les manifestations qui ont suivis les assassinats politiques ont atteint un niveau sans précédent dans l'histoire du pays.

Rappelons-nous encore que les événements tragiques que la Tunisie a connus depuis 2011 ont replacé au cœur de l'actualité la question du vivre ensemble et de l'unité nationale. Les manifestations qui ont suivis les assassinats politiques ont atteint un niveau sans précédent dans l'histoire du pays. Elles ont été encouragées par cette idée d'union nationale qui constitue encore une œuvre de longue haleine, ce qui demande non seulement de la patience, mais également à être consolidé tous les jours.

Certes, l'unité nationale constitue, depuis le couronnement universel du dialogue national en 2015, la véritable idéologie autour de laquelle se construit en permanence l'État tunisien postrévolutionnaire, mais la multiplicité des centres d'influence plus ou moins autonomes parfois adossés à la grande diversité idéologique qui caractérise le pays apparaît comme un danger virtuel pour la construction de cette unité recherchée. Il y a lieu de reconnaître que malgré les turbulences et l'instabilité qu'a connues le pays depuis 2011, une étape importante dans la consolidation de l'unité nationale a été franchie de manière particulièrement déterminée.

Les Tunisiens ont jusqu'ici réussi à construire un modèle politique original, mais beaucoup reste à faire pour consolider le vivre ensemble...

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