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La théocratie à l'épreuve du pouvoir: la douce montée d'un échec

22/09/2013 10:08 EDT | Actualisé 22/11/2013 05:12 EST

Aux premières heures du fait révolutionnaire arabe, rien ne laissait présager une montée en force des mouvances islamistes qui furent reléguées au second plan de la contestation, tant les slogans scandés par les manifestants s'étaient focalisés sur des revendications à la fois démocratiques et socio-économiques.

Les révolutions arabes, avènement d'une troisième voie ?

Les thématiques usuelles des islamistes basées sur l'hostilité au "Grand Satan", et plus largement sur le rejet de la laïcité ont été totalement occultées par les jeunes révolutionnaires en Tunisie comme en Égypte, poussant de nombreux observateurs à qualifier le printemps arabe de "révolutions démocratiques".

Tiraillé depuis le début du 20ème siècle entre pouvoir religieux et régime autocratique, le monde arabe devait enfin sortir de ce « cercle vicieux » et trouver ainsi cette troisième voie symbolisée par les aspirations d'une jeunesse en quête de liberté.

Mais c'était trop vite aller en besogne et faire preuve d'un certain angélisme que de décréter la mort de la théocratie dans le sillage du printemps arabe. Spontanée et dénuée de tout socle idéologique, la déferlante contestataire qui s'est abattue sur les dictateurs de la région mériterait davantage d'être qualifiée de "tsunami" dans la mesure où les révolutions auxquelles nous avons assisté sont loin de s'inscrire dans un processus abouti comportant une finalité.

Des mouvements islamistes insubmersibles

Autrement dit, une fois les régimes autoritaires renversés, le processus de transition démocratique, qui s'inscrit pour sa part dans un temps beaucoup plus long, a très vite révélé le manque d'organisation parmi les principaux acteurs, tant le champ politique avait été totalement verrouillé par plusieurs décennies de dictatures.

En témoigne la kyrielle de formations politiques qui se sont constituées au moment des premières élections libres, en Tunisie comme en Égypte, toutes se revendiquant plus ou moins de la même idéologie républicaine et progressiste, et qui finirent par disperser leurs forces devant des partis islamistes bien plus structurés.

Car si les dictatures aujourd'hui déchues étaient parvenues à faire taire toute voix dissidente au sein de la société civile par l'instauration d'un régime policier, force est en revanche de reconnaître que, des décennies durant, elles se sont révélées incapables d'anéantir la résistance passive des mouvements religieux.

Farouchement combattues par Ben Ali en Tunisie, contraintes à l'asservissement sous le régime de Moubarak en Égypte, soumises à une répression sanguinaire sous le règne de Kadhafi en Libye, les mouvances islamistes ont longtemps été des cibles privilégiées au sein de nos républiques autoritaires qui avaient imposé une forme de laïcité par la force.

Rappelons en effet que les régimes, qui avaient émergé dans l'ère postcoloniale des années 1960-1970, sont marqués par l'avènement de l'État-nation "Ouma wataniyya" par opposition à la "Ouma Islamiya", dans le but de construire une nouvelle légitimité tant aux yeux de l'Occident qu'au sein de leur population, en s'imposant comme des remparts à la montée de l'islamisme radical.

Néanmoins, notre époque post-révolutionnaire semble être, pour l'opinion publique, l'époque de la "menace théocratique".

Références et stratégies des mouvements islamistes

L'irruption du fait religieux sur la scène politique arabe est souvent perçue comme un retour en arrière. En effet, les mouvances islamistes qui recouvrent l'ensemble de l'espace du printemps arabe inscrivent leur action dans le cadre des concepts élaborés par l'égyptien Hassan el-Banna' (1906-1949), fondateur des Frères musulmans en 1928 et par le pakistanais Abou al-a'la Mawdoudi (1903-1979), fondateur du parti Jama'at-e-islami en 1941.

Si ces deux mouvements politiques sont totalement indépendants, la coïncidence de leurs thèmes est totalement frappante, car ils adoptent en général la théocratie salafistes en prônant un retour aux sources. Pour tous les mouvements politiques islamistes, l'islamisation de la société sera le résultat d'une action sociale et politique.

Ces types de stratégies s'appliquent directement dans la vie politique à travers le travail du terrain et la dynamique associative. Stratégiquement parlant, le travail social n'est pas perçu, pour les partis islamistes, comme une activité subalterne relevant simplement des actes pieux mais il est considéré comme un domaine clé pour la réussite politique.

Les islamistes posent la question du politique en parlant du principe que l'islam est une pensée globale (din wa da'wla). Ainsi, il ne suffit pas que la société soit composée de musulmans, il faut qu'elle soit islamique dans son fondement et ses structures : ils introduisent donc une distinction entre ce qui est "musulman" et ce qui est "islamique".

De là s'ensuit un devoir de révolte contre l'État jugé idolâtre : c'est l'excommunication (tâkfir) de l'autre considéré comme apostat. L'opposition entre islamistes modérés et radicaux, qui parcourent toute la scène politique arabe postrévolutionnaire, se situe au niveau des méthodes: les modérés sont partisans d'une réislamisation des normes par le bas pour promouvoir une islamisation par le haut, alors que les radicaux considèrent qu'un compromis avec la société n'est pas possible, c'est pourquoi ils prônent une rupture politique et introduisent le concept de la séparation "tâkfir wa el-hijra".

Certes l'islamisme politique, sous sa forme actuelle, s'affirme plutôt comme un mouvement revendicatif face à un rationalisme qui allait, à leurs yeux trop loin. La grande question maintenant est de savoir comment peut-on formuler une nouvelle "équation" démocratique qui respecte la différence dans des sociétés fortement marquées par le fait religieux.

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