LES BLOGUES

"Vade Retro, Satanas!": le printemps arabe face au fondamentalisme en Tunisie

13/10/2013 11:03 EDT | Actualisé 13/12/2013 05:12 EST

Le rapport que les mouvements djihadistes entretiennent avec la violence peut prendre des formes différentes selon la nature du courant considéré, son implantation, son ancrage social, selon le profil et la trajectoire de ses dirigeants ainsi que leurs objectifs prioritaires ou encore selon l'évolution des institutions et du contexte socioculturel et politique du pays concerné.

En effet, dans l'actuel contexte postrévolutionnaire, il est utile de s'intéresser à la sociologie des différents mouvements et groupes islamistes, car le milieu de recrutement peut jouer un rôle non négligeable dans le rapport à la violence dans les sociétés arabes postrévolutionnaires. En général, les mouvements qui réussissent à élargir leur assise sociale et qui sont dirigés par des individus eux-mêmes issus des secteurs modernes de la société, appartenant aux couches moyennes en ascension, sont en rupture avec la violence et privilégient l'action politique et socio-éducative pour atteindre leurs objectifs.

Le cycle infernal de la violence

Nous évoquions ici l'importance des facteurs de l'implantation sociale et des milieux de recrutement. Un phénomène général de déclassement affecte donc les milieux dans lesquels l'islamisme radical recrute, qu'il s'agisse, à la base, d'une jeunesse marginalisée des banlieues pauvres des grandes villes, ou au niveau des dirigeants, de couches contrariées dans leur ascension sociale, subissant elles-mêmes une précarisation de leur situation. En Tunisie, Ansar El Charia, entretien un rapport pathologique et hystérique avec la violence, une violence qui est devenue, au fil des événements, une réaction chaotique pour la société.

Il est certain, dans un pays comme la Tunisie par exemple, que c'est la radicalisation de la situation politique globale qui explique un tel dérapage vers le terrorisme aveugle. L'interdiction du mouvement Ansar El Charia - accusé de stocker des armes et d'avoir planifié les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, deux grandes figures de l'opposition tunisienne - a eu pour effet de renforcer sa branche armée composée de nébuleuses groupuscules extrémistes n'exprimant que haine folle et destructrice, revendiquant meurtres horribles et assassinats. Le cycle infernal de cette violence au nom du sacré empêche l'émergence d'une solution autre que militaire.

Aujourd'hui, le terrorisme qui frappe aveuglément la population tunisienne et l'État tunisien postrévolutionnaire utilise les moyens les plus inhumains et les plus dégradants, tels que tueries à l'arme blanche, viols, attaques scandaleuses contre les sites archéologiques et contre les mausolées des saints... D'ailleurs, ces groupes recrutent, à présent, moins parmi des islamistes convaincus que parmi la petite pègre (délinquants, drogués, criminels...). Le recours à des imams et cheikhs auto-proclamés pour légitimer religieusement, par le biais des fatwas, ce fanatisme pseudo-religieux, n'y change rien tant ces mouvements restent sans foi ni loi.

Difficile d'en définir les frontières

Les derniers événements terroristes de Djebel Châambi, au centre ouest de la Tunisie, ne cessent de nous interpeller, car cette dérive de la violence, cette alliance du banditisme délivrant et ultra-conservateur, ne concerne hélas pas la seule Tunisie. On peut l'observer aussi bien en Égypte, en Syrie ou encore en Libye. Ces situations manifestent une relation inédite entre des courants radicaux qui adoptent des visions simplistes et rétrogrades de la politique propagées par des courants généralement ignorants en matière géostratégique. Il s'agit, dans la plupart des cas, d'un néo-fondamentalisme extrémiste et réactionnaire sans projet ni programme pour la société. Pire encore, la nouvelle religiosité qui s'exprime actuellement dans le monde arabe postrévolutionnaire frappe la société civile (attaques contre les intellectuels, les journalistes, les artistes...).

Par conséquent, il devint de plus en plus difficile de définir avec précision les frontières de ce fondamentalisme radical, car si certains groupes ont besoin d'utiliser les référents symboliques et juridiques de la Charia afin de donner une justification "islamique" à leur violence ou à leur adhésion à tel ou tel réseau de terrorisme international, d'autres se contentent des codes traditionnels en vigueur pour justifier, ou du moins admettre et vivre, cette violence.

Suivant cette logique, on peut dire que le fondamentalisme djihadiste est une forme de "pensée" totalitaire qui n'admet qu'une seule vérité et toute voix dissonante est considérée comme un "ennemi" à éliminer. En plus de ça, la liberté d'expression est complètement niée dans la "pensée fondamentaliste" par des formes d'actions violentes telles que les menaces, les pressions, les attaques physiques ou idéologiques, les campagnes d'intimidation, qui constituent autant d'appels à la haine. Néanmoins, l'action terroriste finit souvent par renforcer celui qui était visé.

L'erreur serait cependant de considérer que seule la réaction intellectuelle suffirait pour faire taire ce mouvement. Il est donc légitime d'utiliser tous les moyens pour le combattre afin de sauver le printemps arabe de cette dérive et, grâce à un peuple qui continue à fonctionner au quotidien, les intégristes seront exclus de l'espace public dans le but de réaliser le rêve révolutionnaire, à savoir une société démocratique, tolérante et plurielle.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Tunisie: les funérailles de Chokri Belaïd

Retrouvez les articles du HuffPost sur notre page Facebook.