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L'extrême-droite est-elle contagieuse?

23/03/2017 09:40 EDT | Actualisé 23/03/2017 09:41 EDT

Après la montée des courants de droite radicale et d'extrême droite en Europe, le Brexit, l'élection de Trump aux États-Unis, et le spectre de Marine Le Pen sur la présidentielle française, on semble voir que certains motifs et rhétoriques de cette nouvelle famille politique entrent dans le lexique et les pratiques de la classe politique canadienne et québécoise.

Qu'est-ce que cette famille politique? Son principal cheval de bataille, c'est bien connu, est l'immigration: elle se définit comme identitaire, peut être décrite comme ethnocentriste, mais aussi anti-intellectuelle, rejetant la diversité en général, l'assimilant à une idéologie enfoncée de force dans la gorge de la population par les «élites». En fait, son attitude envers les médias et ces «élites» laisse paraitre une méfiance, lorsqu'il ne s'agit pas de violence pure et simple. Moribonde à la suite de la Seconde Guerre mondiale, l'extrême-droite européenne est présente en filigrane avant d'apparaitre concrètement dans les années 1980, parallèlement à la montée du néolibéralisme et une certaine compromission sociale-démocrate. Ce nouveau cadre, comme l'a expliqué Jens Rydgren, a permis peu à peu à ces mouvements d'utiliser des thèmes xénophobes et anti-immigration sans pour autant se faire identifier comme racistes, de mobiliser le mécontentement et d'incarner le changement sans passer pour des antidémocrates. Au contraire, leur discours se voudrait un relais fiable du peuple lui-même.

Dans une grille d'analyse devenue un standard de la science politique, Sidney Tarrow a proposé cinq structures d'opportunité politique favorisant l'essor de la politique du conflit: une division au sein des élites, un accès favorisé au système politique, l'émergence d'alliés influents, un changement de l'alignement politique et un changement dans le niveau de répression. Jens Rydgren a utilisé ce modèle pour analyser l'émergence des partis d'extrême-droite en Europe depuis la seconde moitié des années 1980. Elle y a vu que la combinaison de la xénophobie ethnonationaliste et le populisme anti-establishment a été considéré comme la marche à suivre pour les partis d'extrême-droite européen à la suite de l'émergence du Front National en 1984. Par contre, elle concluait que l'innovation et la diffusion de ce nouveau cadre politique étaient des conditions nécessaires, mais non suffisantes pour expliquer l'émergence de partis populistes d'extrême droite, à travers le continent.

On pourrait aller plus loin et proposer que le phénomène de diffusion de l'extrême-droite profite de certain «moments clés», comme la chute de l'URSS et des États communistes, ou la crise économique qui a dégénéré en crise de la zone Euro, puis de l'Union européenne. La montée du terrorisme dans les années 2000 a également donné un nouveau souffle, et une nouvelle cible: les musulmans. Aux États-Unis, c'est aussi la crise économique et financière de 2008 qui semble être le point de basculement (tipping point): elle a vu la fracture de la «coalition Obama» et de l'élite progressiste, le discours populiste canalisé par le Tea Party et l'apparition d'influentes figures médiatiques, technologiques et financières (on retrouve ainsi des structures de la typologie de Tarrow). La droite radicale américaine s'est coalisée avec l'extrême-droite anti-immigration, incarnée par les figures de «l'alt-right» pour former un nouvel agencement idéologique au sein des Républicains.

«Quand les États-Unis éternuent, le Canada attrape la grippe»

Une fois que l'Europe, et surtout les États-Unis ont succombé, les mécanismes de l'extrême-droite suscitent l'intérêt, étant donné son succès électoral. Est-ce que la contagion peut traverser le 45e parallèle? Il semble que le Canada et le Québec soient dans une période où le populisme et l'hostilité à l'immigration sont croissants. Le choc de l'attentat de Québec a donné un bref moment d'accalmie avant de repartir à fond quelques semaines plus tard.

Le Québec a souvent porté le bonnet d'âne face au reste du Canada: d'un côté, l'idéal de respect, de confiance et d'ouverture, et de l'autre, l'État-nation inquiet replié sur lui-même.

Le Québec a souvent porté le bonnet d'âne face au reste du Canada: d'un côté, l'idéal de respect, de confiance et d'ouverture, et de l'autre, l'État-nation inquiet replié sur lui-même. Or, la bonne conscience canadienne en prend pour son rhume: bien que la construction identitaire du Canada repose sur ces principes, ses citoyens n'en sont pas moins imperméables aux discours haineux et populistes. Un récent sondage CROP/Radio-Canada dévoilait qu'au Québec, 39% de la population croyait qu'il y avait «trop d'immigrants» et qu'il menaçait la «pureté du pays», alors qu'au Canada, 37%. Au-delà du fait que ces chiffres sont énormément élevés, c'est une équivalence statistique. Le mythe canadien semble brisé, car plusieurs craignent une situation de minorisation. On peut également en conclure qu'il n'y a pas de lien intrinsèque ou direct entre le mouvement souverainiste québécois contemporain, à la base un projet institutionnel et politique, et le rejet identitaire de l'immigration.

Au Canada anglais, on assiste aux manifestations du Wildrose albertain, dont certains membres ont récemment affiché un violent antiféministe, et de groupes racistes à Ottawa et Toronto, ciblant principalement les musulmans et les Autochtones. La candidate à la chefferie des conservateurs, Kellie Leitch, atteint de nouveaux sommets: au-delà de sa proposition de filtrer les nouveaux arrivants, sa publication d'un montage photo sur les réseaux sociaux dans la foulée du débat sur la motion M-103 soumise par Iqra Khalid, liait clairement l'Islam à la violence, et la condamnation de l'Islamophobie, à une «complicité».

Il n'y a toutefois aucune raison de célébrer, ou de se rassurer comme Québécois. C'est à nos concitoyens racisés et minorisés qui peuvent nous en dire le plus sur leur situation, au Québec et au Canada.

Est-ce qu'il y aurait une personnalité capable de canaliser ces sentiments? Un Trump dans l'antichambre du pouvoir? Contrairement à l'Europe, les partisans du populisme et de la droite identitaire québécoise et canadienne ont adopté une stratégie d'«entrisme», et s'impliquant dans les partis traditionnels, gagnants de l'influence notamment au Parti québécois, jusqu'à devenir des figures incontournables, ou bien en profitant de la fusion de l'Alliance Canadienne avec le Parti Progressiste-Conservateur.

Il semble que la contagion soit généralisée. La véritable question serait donc de savoir si le phénomène sera durable et persistant, et de rester à l'affut des évènements qui pourraient donner un coup de pouce aux populistes.

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