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Stigmatisation des trans dans certains médias: réponse à «Éric et les fantastiques»

03/03/2016 09:44 EST | Actualisé 04/03/2017 05:12 EST

Depuis quelques années, la transsexualité est devenue un sujet médiatique prisé. Certains médias font des efforts louables pour vulgariser et expliquer ce phénomène vieux comme le monde. On a l'impression qu'il y a plus de transsexuel(le)s que jamais. Or, il y a plutôt moins de suicides, puisqu'enfin une voie positive s'ouvre pour ceux et celles dont le seuil de tolérance à vivre dans un corps que ne correspond pas à son esprit est dépassé.

J'ai vécu ce seuil qu'on nomme la dysphorie d'identité de genre. Après avoir passé ma vie à nier qui j'étais, la réalisation que je ne pouvais plus faire semblant d'être un homme m'entraîna dans une profonde et douloureuse dépression (la dysphorie). On me dit que je serai le reste de mes jours dans cet état dépressif sévère, ou que la voie de la guérison passerait par le changement de sexe, qui est en fait le «traitement» de cette dangereuse dépression.

Pour revenir à la stigmatisation de certains médias, ce week-end, la chroniqueuse de La Presse Marie-Claude Lortie signait le papier «Voici Katrina», qui est un modèle de traitement de la transsexualité avec recherche et modération.

Pourtant, dans ce même média, quelques jours plus tôt on pouvait lire «Québec a payé 9 millions pour plus de 600 changements de sexe». Pourquoi utiliser ce titre accrocheur ? Veut-on dire que c'est trop d'argent ? Veut-on sous-entendre que c'est de l'argent mal dépensé ? Veut-on faire réagir le peuple ?

Aussi, pourquoi ne réserve-t-on pas le même traitement aux chirurgies de la cataracte, de remplacement de la hanche ? Aux chirurgies des personnes qui sont en fin de vie, ou de toutes autres chirurgies spécifiques ? Pourquoi ce traitement «spécial» pour «la seule chirurgie» qui est payée par l'État pour les transsexuel(le)s ? Je comprends que la journaliste qui a fait un travail de «demande d'accès à l'information» et qui a interviewé Marie-Marcelle Godbout pour son papier n'est sans doute pas responsable du titrage de son article. N'empêche que ce titre a ouvert la porte à tous ces pourfendeurs des trans qui ne demandaient qu'à sauter dans la mêlée.

D'ailleurs, plusieurs sont arrivés avec l'argument «on ne paie pas pour telle intervention [mettez ici l'insémination artificielle, la diminution mammaire ou toute autre intervention que vous jugez légitime] alors on devrait couper pour les trans.»

Comme si par la magie des vases communiquants, en coupant les 9 millions accordés pour les vaginoplasties ou les phalloplasties, cet argent devenait disponible pour votre propre vision de la médecine idéale. Comme si en coupant dans ces opérations, tout d'un coup, dans sa grande sagesse, le gouvernement mettrait ça dans l'aide sociale, l'éducation ou autre sujet qui vous tient à cœur !

Aussi, peu de gens réalisent qu'en coupant ces 9 millions, il en coûterait très certainement 72 M$ de plus strictement en coûts associés aux suicides des trans non opérés, comme je l'expliquais sur ma page Facebook.

Le conseil québécois LGBT a dû réagir à cet article et c'est l'émission Salut, Bonjour! de TVA qui a reçu sa porte-parole.

Mais là où le bât blesse, c'est le traitement aberrant qu'en a fait l'émission Éric et les fantastiques à la radio Énergie 94,3 FM de Montréal. Éric Salvail, Réal Béland, Mike Ward et Caroline Proulx, qui a proposé de discuter des 9 millions de dollars dépensés pour 600 changements de sexe, ont déblatéré des préjugés, des blagues de très mauvais goût et des comparaisons toutes plus boiteuses les unes que les autres. Heureusement, Réal Béland a tenté, sans grand succès, de ramener son groupe de «fantastiques» à un peu de décence et un peu de bon sens.

D'écouter Ward dire que :

«S'ils voulaient avoir des souliers rouges, ils s'en paieraient» ou que «la plupart des gens qui changent de sexe gardent leur pénis. Ce qui coûte cher, c'est de virer la saucisse de bord hahaha ils ne devraient pas changer de sexe parce qu'aller aux toilettes avec un pénis, c'est mille fois mieux que d'y aller avec un vagin rabouté»

C'était d'une infinie tristesse, mais il semble que ce soit de l'humour.

D'ailleurs, les gens qui changent de sexe gardent leur pénis ? J'aimerais bien voir des statistiques là-dessus. Un vagin rabouté ? J'imagine qu'il en a déjà vu plusieurs ?

Il suggère aussi aux trans d'aller se faire opérer à leurs frais au Brésil, parce qu'ils sont «hot là-bas». Il n'est sans doute pas au courant que le Brésil détient aussi le triste record mondial du plus haut taux de meurtres de transsexuels.

Caroline Proulx, quant à elle, en plus de prétendre qu'on ne devrait pas payer pour de telles opérations, avance que «c'est la plus coûteuse des opérations de trans». Ha bon ? Vous en savez quoi, madame Proulx ? Strictement pour ma chirurgie de féminisation faciale, ça m'a coûté 25 000 $. Elle avance aussi que les femmes qui ont eu un cancer du sein et qui ont besoin d'une reconstruction mammaire paient elles-mêmes, parce que c'est vraiment trop long d'attendre après le gouvernement. Vous savez sans doute quel est le délai d'attente pour une opération de changement de sexe ?

Elle suggère aussi de se faire une association de gens avec des ongles incarnés. Opération qui est déjà couverte par la RAMQ. Elle mentionne aussi que les 9 millions ne couvrent pas les salles d'opération, l'anesthésie et les médicaments qui sont pris par la suite de l'opération. Encore une fois, vous en savez quoi ? L'anesthésie est couverte dans le 9 millions, de même que les soins postopératoires et les médicaments, comme pour tout autre patient, sont couverts par l'assurance médicament de tous les Québécois.

Ce qui est triste avec un tel étalage de n'importe quoi, de préjugés, de mépris, d'absence totale de recherche et d'absence de discussion avec des spécialistes ou des trans, est que de nombreux auditeurs écoutent et se font une idée à partir de ces conneries de haut niveau.

Si des trans se suicident par désespoir, se font intimider ou se font rejeter, vous aurez un peu de leur sang sur les mains...

Coût d'un seul suicide au Québec

Le coût pour la société d'un suicide est évalué à 849 878 $, incluant les coûts directs pour les services de santé, l'autopsie, les funérailles, les enquêtes de police, et les coûts indirects pour les pertes en productivité.

Saviez-vous que chez les personnes trans :

• 78 % rapportent avoir été victimes de harcèlement verbal ;

• 48 % ont même été victimes d'assaut (armé ou sexuel) ;

• 40 % des patients suivis en clinique d'identité de genre en Alberta entre 1996 et 2008 ont eut recours à une chirurgie de réassignation sexuelle ;

• De façon générale, 10 % des crimes contre la personne au Canada ont des motivations reliées à l'orientation sexuelle ! Ce nombre atteint 17 % au États-Unis : 8.3 % (1 sur 12) des personnes MTF aux États-Unis courent la chance de se faire tuer, alors que le taux normal est de 0,005 % (1 sur 18 000). C'est 1 500 fois plus élevé ;

• 34 % des personnes trans obtiendront un diplôme d'études supérieures, contrairement à 27 % dans la population générale ;

• 70 % ont déjà pensé au suicide, et 33 % ont fait une tentative ;

Le taux de suicide est 20 fois moins élevé chez les personnes trans «traitées» pour leur trouble de l'identité, que chez les non «traitées» 

• 24 % utilisent des hormones du marché noir.

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