LES BLOGUES

Depuis 12 ans, je visite des aînés en CHSLD munie de mon nez rouge

À force de temps, d’ouverture, de bienveillance et souvent d’humour, nous découvrons des perles de poésie chez nos vieux amis.

06/02/2018 09:00 EST | Actualisé 06/02/2018 11:04 EST
Nathalie Choquette

Le cœur se souvient.

Au Québec, plus de 80 % des résidents en CHSLD présentent des pertes cognitives qui diminuent grandement leur autonomie. L'hébergement est le recours ultime pour ces personnes. Les familles qui conduisent leur proche dans ces lieux le font à reculons. C'est le cœur à bout de bras et la culpabilité dans l'âme qu'elles franchissent les portes du CHSLD avec leur être cher.

Une fois leur proche « hébergé », plusieurs familles se voient d'abord rassurées. Puis, rapidement, un sentiment d'impuissance s'installe devant l'évolution de la démence de leur être cher. Souvent, le personnel dispose de peu de temps pour guider ces familles. Le cœur triste, ignorant toutes les routes que peut emprunter la démence, plusieurs se consolent en se disant: « De toute façon, il ne me reconnaît plus ». Ou encore: « Elle ne se souviendra pas dans cinq minutes que je suis venue la voir ». Peu à peu, les visites s'espacent...

Et pourtant.

La neuropsychologie reconnaît que la «mémoire émotionnelle » est la dernière à disparaître. Les clowns d'hôpitaux de la Fondation Dr Clown le reconnaissent aussi !

C'est pourquoi depuis 12 ans je visite des aînés en CHSLD, munie de mon nez rouge. Ce petit masque a la grande capacité d'amener rapidement les rencontres dans l'émotion, l'imaginaire et la joie, faisant fi du cognitif. En plus du nez rouge, il y a une formation artistique, médicale et psychosociale qui sert à bien faire ce métier que j'adore.

Seriez-vous surpris de savoir que le bien-être des aînés au Québec est une cause difficile à financer?

Et si je visite mes amis les aînés, c'est parce que des donateurs croient que c'est important, voire même que ça représente un indicateur du degré de dignité d'une société. Seriez-vous surpris de savoir que le bien-être des aînés au Québec est une cause difficile à financer? Les entreprises qui soutiennent financièrement notre mission, comme TELUS et La Capitale, méritent toute notre admiration, car ils optent pour un créneau d'engagement social qui semble attirer moins de sympathie que bien d'autres.

Les résidents que nous visitons, mes collègues et moi, n'ont bien souvent que les souffrances de leur corps, les inquiétudes de leur âme et la mémoire de leur cœur pour communiquer. Or, à force de temps, d'ouverture, de bienveillance et souvent d'humour, nous découvrons des perles de poésie chez nos vieux amis. Tristement, pour plusieurs d'entre eux, il n'y a que les clowns thérapeutiques et de généreux membres du personnel qui ont droit à ces moments magiques.

Tristement, pour plusieurs d'entre eux, il n'y a que les clowns thérapeutiques et de généreux membres du personnel qui ont droit à ces moments magiques.

Un jour, à notre sortie de l'ascenseur sur une unité de soins, mon collègue avait entamé un air joyeux sur son harmonica. Nous voulions d'abord signifier notre présence avant de nous attarder en privé avec chacun des résidents. Une dame s'était alors avancée vers moi, l'air fâché, les bras balayant l'air. Je l'avais laissée s'approcher pour découvrir qu'elle voulait tout simplement danser avec moi. Mon collègue avait poursuivi en jouant une valse. J'avais pu remarquer que le regard et les gestes de la dame se transformaient peu à peu. Elle me semblait plus présente à ce qui l'entourait. Comme si le mouvement d'une danse qu'elle avait bien connue l'aidait à franchir un pont pour venir nous rejoindre, dans le présent. Nous avions tellement dansé, que nous nous étions retrouvées devant les portes de l'ascenseur qui s'ouvraient maintenant sur un visiteur âgé. Ma partenaire de danse en le voyant m'avait quitté pour aller vers lui. Elle lui avait caressé le visage en lui disant « Hé, t'es beau toi ». Le monsieur avait semblé très gêné, mais avait tout de même consenti à danser avec la dame qui l'attirait vers elle. Je le trouvais bien généreux de se prêter au jeu. La dame avait continué, d'une main, à tenir son avant-bras et de l'autre, à lui caresser le visage. Tout à coup le monsieur s'était retourné vers nous, les yeux remplis de larmes, mais le sourire aux lèvres. Il nous avait pudiquement confié : « Quel accueil ! Ça fait tellement longtemps qu'elle ne m'a pas aimé comme ça. Je retrouve ma femme... ».

Rémi Coignard-Friedman

Nous continuerons de visiter nos amis, nos proches atteints de la maladie d'Alzheimer, tout au long de l'année, car le cœur lui, se souvient.

La Fondation Dr Clown apporte la joie aux personnes les plus vulnérables de notre société : les enfants malades et les aînés isolés. Elle a pour mission de contribuer à l'amélioration de la qualité de vie des personnes hospitalisées par ses programmes de clowns thérapeutiques alliant la complicité, le jeu et l'imaginaire. Rassemblant des professionnels des milieux de la santé, des affaires et des arts, la Fondation Dr Clown désire intégrer des clowns thérapeutiques aux plans de soins des établissements de santé du Québec.