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Poursuite contre Louise Mailloux : le Parti québécois est-il à la dérive ?

09/06/2014 10:42 EDT | Actualisé 08/08/2014 05:12 EDT

Le Journal de Montréal du 7 juin 2014 annonce que dans le cadre de la conférence nationale des présidents du Parti québécois, tenue à Drummondville le même jour, «le PQ donne son appui unanime à Louise Mailloux». De quoi s'agit-il ? Louise Mailloux est une professeure de philosophie au CÉGEP du Vieux-Montréal qui s'est présentée contre Françoise David sous la bannière du PQ dans la circonscription de Gouin aux élections du 7 avril 2014. Dans les mois qui ont précédé la campagne électorale et dans ses écrits, elle s'est fait connaître par des propos controversés concernant un présumé complot économique associé aux taxes cachère et halal. Elle s'est aussi fait connaître par ses interventions répétées contre Dalila Awada qu'elle associe à un complot politique, à savoir celui d'un Jihad islamique qui serait, selon elle, en train d'envahir le Québec. Faisant maintenant l'objet d'une poursuite en diffamation de la part de Dalila Awada, Madame Mailloux parle cette fois-ci de « Jihad juridique» et d'une «poursuite-bâillon».

Il y a en somme des complots partout : économique, politique et juridique. Le plus éprouvant est de voir le PQ s'associer à cette divagation paranoïaque. Dans le même article, le Journal de Montréal précise, en effet, que «le Parti québécois a adopté samedi en fin de journée une motion qui appuie officiellement Louise Mailloux dans la poursuite bâillon».

Le plus épeurant dans tout ça, c'est la superbe affichée par les péquistes. Je ressens une sorte de tristesse à les voir ainsi faire fausse route en rangs serrés. On dirait qu'ils se croient obligés de s'accrocher à leur charte des valeurs pour maintenir le peu d'appuis qu'il leur reste. Ils sont engagés dans une spirale descendante autodestructrice, mais ne réalisant pas qu'ils risquent de disparaître, ils se braquent dans de fausses certitudes qui sont autant de faux fuyants.

Moi qui ai passé plusieurs décennies à appuyer le PQ, j'avoue éprouver une réelle tristesse à voir les péquistes se réfugier dans un repli identitaire, misant sur la peur des citoyens d'origine canadienne-française. En énonçant des propos erronés sur les femmes portant le foulard, ils prouvent qu'ils sont déconnectés de la réalité montréalaise. Ils traitent les citoyens québécois d'origine maghrébine ou arabe, ou qui ont des parents qui sont nés dans les pays du Maghreb ou dans des pays arabes, comme s'il s'agissait d'étrangers.

Certes, les ténors péquistes ont exprimé leur ouverture à l'endroit des Néo-Québécois, mais ils ne semblent pas la pratiquer. En anglais, on dit de ce genre de discours que c'est paying lip service en faveur de telle ou telle cause, bref, que cela revient à parler pour parler. On peut exprimer notre appui à l'égard des femmes, des LGBT, des autochtones et des gens de couleur ou d'origines diverses, mais sans entretenir des liens réels avec ces groupes et sans traduire cet appui verbal dans des gestes concrets. On peut être un beau parleur et un petit faiseur. Chose certaine, pour entretenir une perception négative, superficielle, unidimensionnelle et machiavélique à l'égard du foulard, il faut dans les faits ne pas entretenir beaucoup d'interaction réelle avec les gens en chair et en os qui le portent.

Certes, madame Marois a indiqué qu'il fallait craindre, au Québec, la montée de l'extrême droite, ce qui revient à laisser entendre que le PQ est entièrement à l'abri de ce genre de dérive, puisqu'elle dénonce ce mouvement politique. Mais là encore, ce n'est que du verbal concocté par les responsables des communications du PQ. Soyons clairs, le PQ n'est pas le Front national. Leur histoire respective est même diamétralement opposée. Mais les arguments invoqués pour justifier l'exclusion du voile ressemblent étrangement aux arguments invoqués par Marine Le Pen qui, elle, cherche à donner à son parti une vocation plus acceptable, plus mainstream, auprès des électeurs français.

Madame Marois veut récuser l'accusation selon laquelle le discours politique entourant l'adoption de la charte péquiste a des accents frontistes. Si elle dit qu'on doit craindre la montée de l'extrême droite, c'est pour tenter de convaincre les gens que le PQ avec sa charte n'a rien à voir avec une approche d'extrême droite comme celle du FN. Tout cela relève du branding, du look et des communications, tout comme les belles déclarations d'ouverture aux minorités. Cependant, on mesure un arbre à ses fruits et l'enfer est pavé de bonnes intentions. Et pour citer une autre devise anglaise, the proof is in the pudding. Et ici, le pudding, c'est la charte de la laïcité péquiste, un met indigeste s'il en est. Madame Marois a dit que dans son esprit, il fallait appliquer la charte telle quelle et non une version diluée, amendée. C'est de bonne guerre, nous sommes en désaccord là-dessus, mais elle a tout à fait le droit de penser que le projet de charte est à ses yeux la seule option acceptable. De là à accorder un appui unanime aux propos tenus par Louise Mailloux, il y a une marge.

Le droit à la liberté d'expression est sacré, mais le droit à la réputation existe aussi. Il faut défendre toutes les libertés, pas seulement la liberté d'expression. Je me suis battu aux côtés de nombreux autres intellectuels et citoyens pour défendre la liberté d'expression des auteurs de l'ouvrage Noir Canada. Alain Deneault et les autres ont développé, dans un ouvrage de plusieurs centaines de pages, appuyé sur un appareil de notes considérable, un point de vue qui critiquait les minières multimilliardaires canadiennes et la spoliation des ressources minières de l'Afrique. De la même façon, j'ai appuyé l'ex-professeur de physique Denis Rancourt qui vient d'être condamné honteusement à verser 350 000 $ en dommages et intérêts pour avoir proféré les deux mots House Negro à l'endroit d'une collègue de l'Université d'Ottawa. J'ajoute que, depuis quelques années, je traque partout les critiques dirigées contre la liberté académique.

Il faut toutefois être aussi sensible à l'autre aspect de la question. Les personnes qui font actuellement l'objet d'une poursuite en diffamation n'ont pas fait que défendre « des idées que l'on désapprouve ». Ils s'en sont pris à la réputation d'une jeune étudiante qu'ils ont associée au Jihad islamique, et ils ont laissé entendre qu'elle participe à un complot visant à envahir Québec solidaire, la Fédération des femmes du Québec et, en fin de compte, toute la société québécoise. Ils n'ont pas attaqué les idées qu'elle défend, ils l'ont attaquée elle, comme personne, à de multiples reprises et dans différents forums. Elle subit ces attaques répétées depuis qu'elle est passée à Tout le monde en parle. Cela a entraîné une flambée de propos violents sur les réseaux sociaux. Dalila Awada est constamment montrée du doigt partout où elle passe depuis cette époque. Les gens qui ont cru ce qui a été dit sur les réseaux sociaux la harcèlent quotidiennement depuis des mois. Les insultes fusent chaque jour à cause des propos diffamatoires répétés à la télé, à la commission parlementaire et dans les journaux. Cela a toutes les allures d'une réputation entachée. Que dit la défense ? Awada aurait mis en branle une «poursuite bâillon» ? C'est une vraie farce, que le PQ endosse par-dessus le marché. Une poursuite bâillon de la part d'une jeune étudiante en sociologie à l'UQAM ! Dalila Awada et Barrick Gold, même combat ?

Le rêve de la souveraineté du Québec ne doit pas tourner au cauchemar. En ce moment, nous vivons le cauchemar d'un parti qui conduit le mouvement souverainiste dans la mauvaise direction, au profit d'une majorité et dans la stigmatisation d'une minorité. Le Québec sera inclusif ou ne sera pas !

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