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Un parti conservateur au pouvoir à Québec

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Dans un article du Toronto Star publié le 20 septembre 2013, Chantal Hébert comparait les gouvernements Marois et Harper et établissait un rapprochement audacieux entre les deux types de gouvernance. Quatre mois plus tard, on a l'impression que le gouvernement Marois cherche par tous les moyens à confirmer ce diagnostic.

En effet, les interventions du gouvernement péquiste dans les nominations au Conseil du statut de la femme (CSF) rappellent celles qui sont survenues à Droit et Démocratie sous le gouvernement Harper.

Avec le projet de loi 60, les péquistes pratiquent, comme les conservateurs, la wedge politics. C'est aussi une politique qui ne s'appuie pas sur des études solides, comme plusieurs politiques conservatrices.

Les lois visant à sanctionner certains crimes par des peines plus sévères, mises en place sous le gouvernement Harper, alors que dans les faits, il y a une baisse dans la criminalité au Canada, semblent trouver un écho dans le projet de loi 60 qui est mis en place alors que la Commission des droits de la personne ne faisait état que de 32 plaintes en 2012 concernant les droits religieux.

Comme chez les conservateurs, les arguments favorables au projet de loi péquiste ne sont pas documentés, malgré les demandes répétées de la présidente du CSF, madame Miville-Deschênes, qui voudrait bien disposer d'un mandat en ce sens. (On ne peut pas invoquer les consultations menées à l'occasion de la commission Bouchard-Taylor pour justifier le projet de loi 60, parce que ce dernier constitue un changement à 180 degrés par rapport aux recommandations faites par Gérard Bouchard et Charles Taylor.)

Comme le gouvernement conservateur à Ottawa, le gouvernement Marois est cachotier et ne veut pas révéler les avis juridiques exprimés au sujet de sa charte des valeurs. Comme les conservateurs, les péquistes font usage d'une rhétorique populiste anti-intellectualiste.

Pour illustrer cette dernière idée, on me pardonnera de faire référence à mon passage à la commission parlementaire chargée d'étudier le projet de loi 60. Quelques jours avant ma comparution, le ministre Bernard Drainville avait dû prendre ses distances à l'égard des propos tenus par monsieur Yves Michaud concernant ce projet de loi. M. Michaud avait, en substance, invité ceux qui s'opposent à la Charte à quitter le Québec. Bien sûr, M. Michaud s'est excusé, mais M. Drainville, qui n'avait d'autres choix que de se distancier de tels propos, s'est quand même senti obligé d'y aller d'une déclaration intempestive dès le lendemain, comme s'il fallait faire tout pour ne pas s'aliéner ceux qui pensent comme M. Michaud. En forçant les Québécois à choisir entre la charte et l'intégrisme, le ministre Drainville nous forçait, comme George W. Bush avant lui, à choisir entre lui et le mal.

Je ne veux pas en faire un plat, mais lorsque, pendant mon témoignage à la commission, j'ai visé le ministre Bernard Drainville à ce propos et lui ai reproché l'opposition manichéenne qu'il tentait d'établir entre la Charte et l'intégrisme, il me répondit qu'il n'avait jamais dit cela. Il a plutôt dit aux libéraux que s'ils veulent lutter contre l'intégrisme, ils doivent être pour la Charte. Mais s'il faut être pour la charte pour combattre l'intégrisme, ne faut-il pas conclure, logiquement, que si on est contre la Charte, on ne combat pas vraiment l'intégrisme? En vertu du modus tollens, le raisonnement du ministre conduit en effet à l'idée que si on est contre la charte, on ne s'oppose pas à l'intégrisme. Le raisonnement, conforme au modus tollens, énonce que si «p» implique «q» et que «-q», alors «-p». Or, le ministre ne dit pas autre chose. Si être contre l'intégrisme implique qu'on doit être pour la charte, et qu'en fait, on ne doit pas être pour la charte, alors on n'est pas contre l'intégrisme.

Bref, Bernard Drainville a essayé de se déprendre, mais les mots qu'il a employés justifient l'interprétation que les journalistes de La Presse en ont faite. Cette prise de position du ministre oriente le gouvernement péquiste d'une autre façon sur la voie empruntée par le gouvernement Harper. Le gouvernement péquiste semble en effet déterminé à faire passer sa Charte des valeurs coûte que coûte, peu importe les arguments rationnels que l'on peut invoquer.

Il est prêt à le faire, et ce, même à l'encontre de la volonté exprimée par la majorité des Montréalais qui sont à 58% opposés à la charte. Mais, de la même manière que le gouvernement conservateur a pu prendre le pouvoir avec une majorité absolue de députés sans avoir à rechercher l'appui du Québec, le gouvernement péquiste semble s'être fait à l'idée de se fixer comme objectif l'atteinte d'une majorité parlementaire favorable à la Charte, et ce, même si celle-ci n'a pas l'appui d'une majorité de Montréalais.

Le nationalisme québécois est lui-même engagé dans un tournant que l'on pourrait qualifier de conservateur. En voulant jouer (i) la majorité silencieuse (populisme) contre l'élite (Barreau du Québec, Commission des droits de la personne, Ligue des droits et libertés, Amnistie Internationale), (ii) la majorité canadienne-française contre les minorités et (iii) la majorité du «Nous» contre «eux» (les immigrants), y compris pour modifier la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, le Gouvernement s'engage sur la voie du repli identitaire. Car cette démarche vise aussi à (iv) s'extirper du « multiculturalisme anglo-saxon» au profit de la vision française de la laïcité, de la citoyenneté et du républicanisme, et (v) elle participe d'une catho-laïcité patrimoniale introduite en catimini, aux dépens des minorités religieuses visibles que sont les sikhs, les juifs et surtout les musulmans (en l'occurrence, la femme voilée).

Dans ce contexte, on ne sera plus surpris et on pourra expliquer enfin pourquoi le gouvernement Marois accepte aussi sans broncher le projet d'oléoduc d'Enbridge. Entre gouvernements conservateurs, on se comprend. Car si les bonnes affaires font les bons amis, les bons amis font aussi parfois les bonnes affaires.

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