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La «guerre» à Gaza: des responsabilités partagées?

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Je n'en reviens tout simplement pas de constater à quel point la raison symétrique s'est emparée de nos esprits. En lisant seulement les titres de journaux ou en regardant les bulletins de nouvelles superficiels, on est fortement tenté de renvoyer les Palestiniens et les Israéliens dos à dos. C'est blanc bonnet et bonnet blanc. Telle est la logique de la raison symétrique. Comme je l'ai dit ailleurs, on est affligé du syndrome de Salomon (on coupe la poire en deux) ou du syndrome de Ponce Pilate (on ne la coupe pas du tout). C'est tellement plus facile. Ça nous déresponsabilise.

En partageant les torts également entre les deux parties, on peut les laisser s'entretuer. Ou alors, ce qui revient au même, on blâme un peu plus Israël, mais pour des raisons strictement quantitatives. Ils ont tué plus de personnes que les « terroristes » du Hamas. Mais sur le plan qualitatif, il faut qualitativement blâmer les deux également ou alors blâmer plus le Hamas parce qu'Israël au moins est un État démocratique. Je veux remettre en question cette vision des choses. Elle participe d'une compréhension superficielle des enjeux. À aucun moment donné, je ne voudrai cependant viser la population d'Israël. Je sais que plusieurs d'entre eux condamnent l'agression armée insensée de leur gouvernement.

Les justiciers qui adoptent le point de vue de Sirius condamneront certes Israël pour son agression armée contre des populations civiles, mais leur « probité intellectuelle » les incitera à contrebalancer cette critique par une autre, tout aussi sévère, mais dirigée cette fois-ci contre le Hamas. Voici en vrac une liste de reproches qui lui ont récemment été adressé. Le Hamas aurait été à l'origine du meurtre des trois jeunes adolescents juifs. Il aurait engagé le combat en envoyant des tirs de roquette en direction d'Israël. Il serait une organisation terroriste qui empêche une paix durable et, plus profondément, qui empêcherait une résolution du conflit allant dans le sens de la création d'un État palestinien. Par conséquent, il faut reconnaître qu'Israël a le droit de se défendre et qu'on n'aurait pas assisté à un tel massacre si le Hamas n'avait pas agi comme il a agi.

Une autre façon de voir

Telle est la thèse centrale défendue par les Salomon et Ponce Pilate de ce monde. Il s'agit d'une vision totalement superficielle qui passe à côté des questions essentielles. Qu'en est-il exactement ? En fait, les États-Unis et Israël ont favorisé l'ascension du fondamentalisme musulman au Moyen-Orient et, en particulier, le Hamas. Ce mouvement issu des Frères musulmans s'est développé sous l'oeil complaisant d'Israël et des États-Unis. Yasser Arafat a d'ailleurs déjà, à l'époque, décrit le Hamas comme une pure création d'Israël. Sans aller jusque-là, disons qu'Israël a voulu se servir du Hamas.

L'une des raisons principales de cette complaisance est que ce mouvement d'extrême droite pouvait faire compétition au Fatah, n'étant pas du tout sensible à un mouvement favorisant le droit à l'autodétermination des peuples. Si le Hamas s'est associé à la cause palestinienne, c'était moins pour défendre ce droit en faveur du peuple palestinien que pour contrer l'exercice de ce droit par Israël. Autrement dit, le Hamas allait être un groupe susceptible de créer de la bisbille et de la discorde au sein du mouvement nationaliste palestinien. Il y avait un risque à favoriser l'existence du Hamas, car cette organisation était vouée à faire disparaître Israël, mais un avantage central demeurait. Aussi longtemps que le Hamas serait présent en territoire palestinien, Israël n'aurait pas à faire face à un interlocuteur unique à la table de négociation. Il en aurait plusieurs, dont un qui sème la terreur, et cela justifierait son refus de poursuivre les négociations.

En 2006, quand Israël s'est retiré de Gaza, ce n'était qu'en apparence un geste de bonne volonté. Il s'agissait en fait de permettre au Hamas d'agir comme une force déstabilisante au sein du nationalisme palestinien. Les autorités israéliennes ont intérêt à ce que le peuple palestinien soit divisé. De cette manière, elles ne sont pas obligées de négocier la création d'un État palestinien. En outre, connaissant les intentions agressives du Hamas, Israël peut entretenir une mentalité de peuple assiégé. Aussi longtemps que l'on est en état de «guerre», on ne peut négocier les conditions d'une paix durable et on peut gagner du temps, ce qui favorise la réalisation progressive du projet de Grand Israël.

Mais comme il arrive souvent, le monstre que l'on a soi-même créé peut se retourner contre nous. C'est un peu ce qui est arrivé avec le Hamas. Tout en maintenant son idéologie rétrograde et en faisant compétition au Fatah, le Hamas s'est implanté de plus en plus au Proche-Orient et tout particulièrement dans la bande de Gaza en épousant de plus en plus la cause du peuple palestinien, toujours avec l'objectif d'annihiler Israël. Le Hamas est en quelque sorte le jouet détraqué d'Israël.

Ce qui s'est vraiment passé

C'est dans ce contexte que l'on peut mieux évaluer ce qui s'est passé depuis le début de l'été. Trois jeunes ont criminellement été abattus le 12 juin 2014. Aussitôt, Benjamin Netanyahou déclara la guerre au Hamas : «Hamas is responsible, and Hamas will pay». Il fallait donc faire la leçon au Hamas. Or, les autorités policières israéliennes viennent d'admettre que le Hamas n'est pas responsable du meurtre des trois jeunes israéliens. Oui, vous avez bien lu. Après plus de 1300 morts en date du 30 juillet 2014), 3500 blessés et plus de cent mille personnes déplacées, les autorités policières israéliennes admettent que le responsable de ces meurtres n'est pas le Hamas. Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? Cela ne vous fait-il pas penser à l'invasion de l'Irak? Les autorités américaines se sont rendues à l'évidence qu'il n'y avait pas d'armes de destruction massive après avoir tué plus de 100 000 personnes.

On vient de montrer que l'expansion du Hamas est le résultat d'une complaisance politique israélienne et que cette organisation n'a rien à voir avec les meurtres qui sont à l'origine de ce carnage. Mais il y a plus. C'est apparemment Israël qui a engagé le combat et envoyé les premiers tirs de roquette. Les questions se bousculent alors dans notre tête. Pourquoi avoir accusé sans preuve le Hamas et agressé les civils vivant à Gaza ? Pourquoi avoir amorcé les premiers tirs de roquette, si on veut la paix ? Une seule réponse s'impose. Ils avaient besoin d'une troisième escalade meurtrière impliquant le Hamas (après celles de 2008 et 2012), car ce dernier venait justement de conclure une entente avec le Fatah en faveur de l'unité palestinienne, ce qu'Israël ne peut tolérer. Si on reste braqué sur l'état de guerre, sur les tirs qui fusent de part et d'autre et sur la nécessité de cesser le feu, alors on ne comprend rien à ce qui est en train de se passer. Israël a en fait besoin d'un conflit armé avec le Hamas pour éloigner toute perspective de paix et toute obligation de négociation.

Oui, mais le Hamas n'est-il pas une organisation terroriste ? Sans doute, mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un groupe qui a été élu par la population palestinienne. Et si l'on admet que des autorités politiques élues peuvent être des organisations terroristes, il faut sans doute alors aussi parler du terrorisme d'État d'Israël. La population de Gaza est terrorisée en ce moment et ce n'est pas parce qu'elle est sous l'emprise d'une paranoïa collective. Elle est terrorisée parce que l'armée israélienne sème la terreur.

Il faut dire aussi que le Hamas est le seul organisme qui est en mesure de réagir face aux agressions d'Israël. Le Hamas offre une résistance à cette agression. Il faut protéger la population de Gaza contre des attaques répétées de l'armée israélienne.

Critique de la raison symétrique

En résumé, le Hamas est une organisation rétrograde qui ne souscrit pas à l'autodétermination des peuples, qui nie l'existence de l'État d'Israël et qui refuse à son peuple le droit de se doter d'un État souverain. Elle s'est associée à la cause palestinienne parce qu'elle a estimé qu'elle pouvait de cette manière mieux réaliser son objectif qui est d'en finir avec Israël. Mais même si elle mène des actions terroristes, il s'agit aussi d'une organisation qui a été élue par le peuple palestinien et c'est aussi la seule force armée à la disposition de ce peuple.

La raison symétrique qui cherche à distribuer également les torts passe à côté d'une juste compréhension des choses. Dans le contexte actuel, quand on blâme le Hamas d'être responsable de ce qui arrive, on vise en fait une organisation qui a pu grossir grâce à la complicité bienveillante d'Israël, qui n'est pas responsable des meurtres et qui n'a pas amorcé l'agression armée. Pire encore, comme je l'ai déjà dit, on occulte le fait que le Hamas sert d'alibi à Israël pour ne pas négocier. Toute cette mascarade de guerres répétées et ponctuées par des cessez-le-feu s'explique par le fait que l'État d'Israël ne veut pas la paix. Il veut entretenir périodiquement un climat de guerre pour poursuivre ses colonies de peuplement et placer la communauté internationale en face du fait accompli : un grand Israël de la bande de Gaza à la Cisjordanie.

Mais Israël veut-il vraiment d'un État unique ? Ne doit-il pas craindre de voir sa population en situation minoritaire ? Mais le Grand Israël pourrait s'étendre d'une plus grande partie de la bande de Gaza et sur 60% du territoire de la Cisjordanie, repoussant par le fait même hors de ses frontières des populations entassées, décimées et enclines à trouver en plus grand nombre refuge en Syrie, au Liban, en Jordanie et, éventuellement en Égypte également.

Ça fait longtemps qu'il n'est plus temps de tergiverser concernant les arguments des uns et des autres en faveur ou contre Israël. Ces tergiversations ne font que reporter à plus tard la condamnation nécessaire. Le refus d'autoriser la création d'un État palestinien, l'occupation du territoire cisjordanien, les colonies de peuplement, le mur ceinturant Israël, les contrôles incessants, le blocus sur Gaza, les attaques disproportionnées et le meurtre de milliers de civils ne constituent pas des prémisses dans un argument que l'on pourrait formuler, discuter ou interroger. Ce sont des faits accablants qui ne laissent plus aucune place aux ratiocinations intellectualistes.

La responsabilité de l'intellectuel est parfois de prendre position, de s'impliquer, de s'engager, sans chercher constamment à retourner dans tous les sens les affirmations et les répliques. Si le travail intellectuel a un sens, ce doit être dans le but de se rapprocher du réel et non de s'en détourner. Quand on pense qu'on n'est pas prêt à se décider face à l'injustice et aux crimes commis, c'est que, d'une certaine manière, on pense que ce ne sont peut-être pas des injustices et des crimes. Et quand on pense qu'il y a des responsables des deux côtés et qu'il faut surplomber la mêlée au lieu de s'engager en faveur de ceux qui sont agressés, on se range en fait du côté de l'agresseur. Dans tous les cas, ces postures confinent à l'aveuglement volontaire. Dans la vie, il y a parfois des agresseurs et des agressés. Pour combattre la guerre, il faut se porter à la défense de celui qui est agressé. Or, Israël fait depuis longtemps la guerre à la paix.

Conclusion

Le refus constant et a priori de choisir un camp constitue la pire des analyses politiques. Certains vantent les mérites de la confiance mutuelle et de la bonne volonté, mais l'enfer est pavé de bonnes intentions. Israël avait feint de montrer ses bonnes intentions en acceptant le cessez-le-feu, mais il ne faut pas mordre à l'hameçon, car son intention véritable est d'entretenir le conflit pour contrôler toute la Palestine. La «guerre» va se résoudre non pas par un cessez-le-feu qui laisserait pourrir les véritables causes du conflit et qui aurait pour objectif principal de permettre à Israël de se ravitailler. Le conflit va se résoudre par une solution politique.

L'occupation du territoire palestinien, les colonies de peuplement, le mur ceinturant Israël, les contrôles incessants, le blocus sur Gaza, les attaques disproportionnées et le meurtre de centaines de civils constituent un rapport de domination, d'oppression, de colonisation. Les citoyens de Gaza sont en prison. Ils sont pratiquement dans un camp de concentration. Face à ces réalités crues, cruelles et catastrophiques, il y a de la résistance. Il y a aussi des tirs qui viennent des deux côtés. Il y a de la haine qui vient des deux côtés. Il y a du terrorisme des deux côtés. Mais ce serait une analyse simpliste et superficielle de penser que, sans le Hamas, Israël serait disposé à négocier la création d'un État palestinien. Bien au contraire, Israël a besoin du Hamas pour cacher son refus de négocier. Le conflit avec le Hamas sert de paravent à son entreprise d'annexion des territoires, soit par la terreur et la destruction à Gaza, soit par les colonies de peuplement en Cisjordanie.

Les faits s'accumulent et sont accablants contre Israël. C'est cette vérité que certains aperçoivent mais que d'autres refusent de voir. En renvoyant les deux parties dos à dos, on omet l'essentiel : un État d'Israël oppresseur, dominateur et colonisateur et un peuple palestinien opprimé, dominé et colonisé.

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