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Charlie Hebdo: que faut-il faire pour désamorcer la crise?

12/01/2015 12:01 EST | Actualisé 13/03/2015 05:12 EDT

Pour comprendre ce qui s'est passé le 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo, il faut prendre un certain recul. Sans prétendre fournir une explication définitive des causes ayant conduit à ce carnage insensé, il faut apercevoir la toile de fond géopolitique et française, sans quoi nous ne pourrons absolument rien comprendre.

Contexte géopolitique

Il faut tout d'abord tenir compte de la situation géopolitique. Les États arabes ont historiquement eu toutes les difficultés du monde à se constituer en États-nations. Les monarchies ou les gouvernements autocratiques ont souvent été maintenus en place avec la complicité des États occidentaux pour des raisons qui s'expliquent souvent par la volonté de ces derniers d'assurer un accès facile au pétrole. Cela se poursuit encore à notre époque dans les relations que l'Occident entretient avec l'Arabie Saoudite.

Au milieu du XXe siècle, la question palestinienne est devenue emblématique de la difficulté qu'ont les populations arabes à se constituer en États-nations. La cause du peuple palestinien n'a pas été bien défendue par la communauté internationale, et encore moins par les États-Unis. Les pays occidentaux se sont rangés du côté du plus fort, à savoir du côté d'Israël. Cela a créé un sentiment de rejet et a favorisé des actions "terroristes" qui étaient en fait (au moins en partie) des actes de résistance face à l'occupation israélienne. L'Organisation de libération de la Palestine, le Hezbollah, le djihad islamique, le Hamas et Al Qaeda ont accentué la rupture avec un Occident partisan qui n'a eu de cesse d'appuyer Israël. On peut dire sans se tromper que le pourrissement de la situation en Cisjordanie et à Gaza a fait tache d'huile et a favorisé l'éclosion ou le renforcement de groupes terroristes dans la région.

Plusieurs populations appartenant à des pays à forte composante musulmane ont dans les pays arabes progressivement senti qu'ils étaient eux aussi exclus de la communauté internationale. Dans la foulée des évènements tragiques du 11 septembre 2001, les choses se sont gâtées. Un sentiment islamophobe s'est alors emparé de l'Occident.

Pour empirer encore plus les choses et mettre davantage d'huile sur le feu, les Américains s'engagèrent dans un conflit en Afghanistan pour s'en prendre aux talibans et mettre la main au collet de Oussama Ben Laden. 12 000 afghans trouvèrent la mort avec l'appui d'une coalition de pays, incluant la France et le Canada.

Les Américains s'engagèrent également presque simultanément et sans raison, sur la base de fausses allégations concernant la présence d'armes de destruction massive, dans un conflit armé avec l'Irak, conflit qui a entraîné la mort de 162 000 Irakiens.

Les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et le Canada ont aussi appuyé les organisations qui ont renversé ou qui tentèrent de renverser le pouvoir dans certains pays arabes, dont la Lybie et la Syrie. Ces agressions démultipliées n'ont toutefois fait qu'aggraver encore plus la situation.

Au lieu de jouer une fois pour toutes un rôle enfin positif dans la résolution du conflit israélo-palestinien, les pays occidentaux se sont plus récemment enfoncés encore davantage dans une position pro-israélienne indéfendable et ont invoqué le droit de se défendre de ce pays contre les bombes artisanales du Hamas, et ce, jusqu'à la plus récente agression de 2014 à Gaza (la troisième depuis 2008) qui a fait plus de 2000 morts, dont la plupart des civils, alors que du côté israélien, une poignée de civils seulement ont été tués par les tirs du Hamas. Depuis 2008, c'est plus de 4500 Gazaouis tués par l'occupant israélien.

Comment croire que ces milliers de morts irakiens, afghans et palestiniens sur des territoires entiers désormais décimés n'incitent pas à la vengeance, à la violence et au terrorisme ? Ainsi, sur les ruines de l'Irak et de la Syrie, le groupe État islamique Daesh a imposé un califat tout en tuant ou décapitant des occidentaux. Les images de ces décapitations furent diffusées sur les réseaux sociaux et ont créé une onde de choc qui s'est répercutée partout dans les medias.

Telle est la toile de fond géopolitique esquissée rapidement et à grands traits. On pourra interpréter la séquence des évènements de différentes façons, mais une chose est sûre. Plusieurs peuples vivant au sein des pays arabo-musulmans ont acquis progressivement un sentiment d'exclusion, d'aliénation et de haine face à l'Occident. Le ressentiment anti-américain et anti-occidental a trouvé chez ces populations un terreau fertile. Je suis donc plutôt de l'avis de Pierre Mouterde qui, dans le Devoir du 10 janvier (« Je suis Charlie, oui, mais »), montrait comment l'Occident récolte malheureusement un peu ce qu'il a lui-même semé.

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Contexte français

À l'échelle de la France maintenant, la situation s'est là aussi progressivement aggravée. Les Français devaient apprendre depuis longtemps à composer avec un passé de colonisateur en Algérie et à accueillir une immigration principalement composée de Maghrébins. Or, les évènements de septembre 2001 ont exacerbé les tensions et accentué les problèmes liés à l'intégration de ces minorités. Les Maghrébins musulmans vivant en France subirent une exclusion sociale à cause de la couleur de leur peau, de leur apparence ou de leur nom. Ils subirent aussi une exclusion économique, plusieurs d'entre eux étant confinés à la pauvreté. Ils subirent en plus une exclusion géographique, plusieurs d'entre eux se trouvant cantonnés dans des banlieues de Paris. À l'ensemble de ces exclusions, vint s'ajouter depuis 2001 une exclusion religieuse qui n'a cessé de prendre de l'ampleur. Suite à l'interdit du port du foulard dans la fonction publique et à l'école, non seulement pour les institutrices, mais aussi pour les élèves, les Français ont plus récemment exclu le port du foulard dans les lieux publics. On a ainsi vu sur Facebook des femmes touristes portant le foulard, invitées par la police française à circuler à distance de lieux publics tels que la Bastille et la République.

Lorsque les choses s'aggravent sur le plan géopolitique et national, les esprits dérangés, enflammés par une idéologie sectaire et endoctrinés par des mouvements terroristes de plus en plus forts, sont enclins à commettre l'irréparable. La condamnation de leur geste doit être sans appel. Il ne doit pas y avoir de nuance à apporter ou de distinction à faire. Les actes ignobles, barbares et cruels de ces êtres inhumains ne méritent aucune compassion. Mais au-delà de ces évènements tragiques, il faut voir les dangers d'une polarisation des points de vue qui empoisonne les choses et qui jette de l'huile sur le feu.

La catastrophe

C'est aussi dans ce contexte géopolitique et national que les caricatures de Charlie Hebdo doivent être interprétées. Ainsi que le souligne mon collègue Jocelyn Maclure (« Le droit de Charlie Hebdo de critiquer et le droit de critiquer Charlie Hebdo », L'actualité, blogue, 7 janvier 2015), même si les meurtres sont sans commune mesure avec les « torts » commis par Charlie Hebdo, et même si les caricaturistes avaient parfaitement le droit d'exercer leur liberté d'expression, on peut s'interroger sur le caractère éthique de leur démarche depuis quelques années.

Les caricatures du journal, qui ont souvent été consacrées à la critique de l'Islam, peuvent sembler inappropriées d'un point de vue éthique. Tout en continuant d'être irrévérencieux, les gens de Charlie Hebdo auraient pu se garder une petite gêne, voyant les multiples exclusions dont font l'objet les Maghrébins musulmans vivant sur le territoire français. Comme le signale mon collègue Pierre Trudel (« Les medias ont le droit de s'autocensurer », Journal de Montréal, blogue, 10 janvier 2015), si les medias doivent combattre la censure, ils ont aussi le droit de s'autocensurer.

Bien évidemment, les caricaturistes de ce journal avaient le droit de se le livrer à ces caricatures. Je le répète, ils exerçaient leur liberté d'expression. Le côté irrévérencieux de certains intellectuels français ne date d'ailleurs pas d'hier. C'est un fleuron de la France des Lumières, et nous sommes après tout au pays de Voltaire. Inévitablement, une confrontation devait survenir entre l'esprit cinglant, libérateur et anti-intégriste de Charlie Hebdo et la minorité maghrébine musulmane dénigrée et victime d'exclusion, mais on aurait dû en rester à un combat d'idées. Malheureusement, des fous de Dieu se sont laissés emporter par la conjoncture et ont visé les principaux artisans de ce journal.

L'Islam communautaire et l'Islam politique

La liberté de pensée, la liberté d'expression et la liberté d'opinion caractérisent la liberté de presse. Cela peut et doit impliquer la liberté de critiquer la religion, toutes les religions, y compris l'Islam. Mais l'avocat de Charlie Hebdo, Richard Malka, dans une entrevue accordée à Anne-Marie Dussault à l'émission 24/60 le 9 janvier 2015, a affirmé que dans l'ADN de Charlie Hebdo, il y avait aussi l'idée que la religion est une affaire privée et non publique. En ce sens, les auteurs de Charlie Hebdo ont eu tendance à se moquer des manifestations publiques des diverses religions. Or, puisqu'à notre époque, la plupart des chrétiens vivent leur foi en privé et que plusieurs musulmans vivent leur foi en communauté, les signes de la foi religieuse musulmane sont plus visibles que les signes de la foi chrétienne. Inévitablement, cela a conduit à un biais contre la minorité musulmane de France.

Que la majorité impose son pouvoir par une religion majoritaire ou par une posture irrévérencieuse à l'égard de toutes les religions, ça revient au même en France. C'est dans tous les cas l'imposition du point de vue de la majorité à l'égard des minorités. Charlie Hebdo est une institution déchristianisée qui se moque de toutes les autorités religieuses. C'est son droit le plus strict, un droit universel, et d'une manière générale, ce genre de propos est défendable même sur le plan éthique. Mais la minorité maghrébine musulmane vit son rapport à la religion sur un mode communautaire. L'exclusion sociale, économique et géographique, dans un contexte géopolitique qui confine au tragique, est donc accentuée par un sentiment d'exclusion sur le plan religieux vécu par cette minorité : à l'école, dans la fonction publique et maintenant même dans les lieux publics. C'est un euphémisme de prétendre que le communautarisme musulman est particulièrement stigmatisé en France. Les frasques d'Éric Zemmour et de Michel Houellebecq en sont de récentes incarnations spectaculaires.

Bien entendu, rien, absolument rien, ne justifiait ces meurtres sordides. Bien entendu, le combat de Charlie Hebdo était celui de la laïcité, de la liberté d'expression et des valeurs universelles. Mais c'était aussi un combat anti-communautariste. Or, pour respecter la diversité des croyances, il ne faut pas seulement être neutre par rapport aux diverses religions. Il faut également être neutre par rapport aux diverses façons de vivre son expérience religieuse. Si certains la vivent en privé, d'autres la vivent en communauté. Malheureusement, le sentiment anti-communautariste qui anime la conception républicaine jacobine en France entretient l'exclusion de plusieurs Maghrébins musulmans. Ceux-ci deviennent encore une fois des cibles faciles. Il commence à être temps que les Français s'en rendent compte.

Quelles sont les solutions ?

Que faut-il faire pour désamorcer la crise? Que peut-on faire pour empêcher l'escalade? Il faut tout d'abord ne pas oblitérer les facteurs qui engagent notre propre responsabilité. La responsabilité de l'Occident est sans cesse oblitérée dans les médias et les attaques insensées sont simplement identifiées comme des incarnations du mal, sans plus. Or, ces gestes ne tombent pas du ciel. Sans les justifier une fraction de seconde, nous avons la responsabilité de désamorcer ce qui en constitue le ressort.

Il faut tout d'abord comprendre que les règles laïcardes françaises sont empreintes d'intolérance à l'égard de la pratique religieuse communautaire. Les intellectuels et politiciens français qui ne cessent de condamner en chœur le « communautarisme » doivent réviser leur façon de pensée. Ils ont fait les gorges chaudes devant les prétendus déboires du multiculturalisme, mais ils devraient regarder la poutre qui se trouve dans leur oeil, davantage que la paille qui se trouve dans les yeux de ceux qui promeuvent le pluralisme culturel en matière de religion. En bref, au lieu de se braquer encore plus contre l'Islam, la France devrait se livrer à un sérieux examen de conscience.

Il faut militer contre une laïcité qui entretient l'exclusion et il faut favoriser plutôt une laïcité inclusive. Il faut critiquer la confusion qui pousse certains à associer malencontreusement une pratique de la religion musulmane vécue sur un mode communautaire et une pratique de la religion musulmane qui favorise l'Islam politique. On peut vivre notre foi en communauté sans partager les idéaux insensés du djihad islamique. Il faut favoriser l'ouverture non seulement à l'égard de la diversité des postures religieuses, qu'elles soient ferventes, agnostiques ou athées, mais aussi être respectueux de la diversité des rapports (privé ou communautaire) à l'égard de la religion.

D'une manière générale, l'Occident ne devrait pas pratiquer une politique de deux poids deux mesures. On ne peut pas être complaisant à l'égard de ces anges de la mort que sont les Drones noirs tout puissants qui détruisent tout sur leur passage et s'élever contre ces anges de la Mort, eux aussi en noir, qui sont entrés dans les locaux de Charlie Hebdo. On ne peut pas s'offusquer des décapitations performées par Daesh et n'avoir rien à dire contre les décapitations hebdomadaires réalisées en Arabie Saoudite.

Peut-on être dans la dénonciation sans équivoque des actes barbares du 7 janvier chez Charlie Hebdo et simultanément dans la vigilance à l'égard de l'islamophobie rampante qui fait flèche de tout bois en France, et pas seulement au Front national?

Il faudrait aussi régler, une fois pour toutes, la question palestinienne. Il faudrait que la communauté internationale cesse de justifier l'injustifiable comportement d'Israël et quelle impose rapidement la création d'un État palestinien selon les frontières de 1967 et dont la capitale serait Jérusalem Est.

Il faudrait que la France combatte l'exclusion sociale, économique, géographique et religieuse des musulmans se trouvant sur son territoire. C'est cette France-là qui pourra ensuite dans l'allégresse, et même sur le plan de l'éthique, se permettre toutes les libertés irrévérencieuses, imaginables et possibles.

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