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Un autre argument pluraliste contre le projet de loi 60

04/02/2014 01:07 EST | Actualisé 05/04/2014 05:12 EDT

Nous faisons partie de sociétés pluralistes, non seulement en matières religieuse, culturelle et éthique, mais aussi en matière d'identité personnelle. Nous avons différentes conceptions de la personne. Pour les individualistes, la personne est antérieure à ses fins, croyances et valeurs. Elle a aussi une identité détachée des habitudes ou modes de vie de son groupe d'appartenance. Pour la personne communautarienne, la personne est individuée en fonction des fins, croyances et valeurs issues de sa communauté. Les croyances religieuses de sa communauté, par exemple, peuvent faire partie de son identité publique. Le rapport de ces personnes à la religion passe par une communauté d'appartenance. Le port de signes religieux indique que l'on appartient à une cette communauté.

Par le passé, les liens qui unissaient les Québécois à l'Église catholique avaient eux aussi une dimension communautaire. Les jours fériés étaient des fêtes religieuses, la fête nationale était la Saint-Jean-Baptiste et était célébrée comme une fête religieuse. Les gens allaient à la messe. Ils priaient ensemble en écoutant la prière à la radio. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Pour la plupart des chrétiens catholiques, la religion est une affaire privée et individuelle. C'est quelque chose qui se passe entre nous et notre liberté de conscience. La manifestation publique de la croyance devient alors accessoire.

Mais pour plusieurs autres personnes vivant au Québec, le rapport à la religion est une affaire d'appartenance communautaire. C'est notamment le cas de certains sikhs, de certains juifs et de certains musulmans. C'est la raison pour laquelle les signes sont requis. Ils marquent aux autres leur lien à une seule et même communauté d'appartenance.

Il y a, en fait, trois dimensions à prendre en considération dans le port d'un signe religieux comme le hijab. Il s'agit en partie d'une pratique, puisque sa fonction première est de cacher les cheveux. Les femmes musulmanes estiment que c'est une question de pudeur. Elles ne veulent les montrer à un partenaire que dans leur vie privée. Le foulard remplit cette fonction, ce rôle instrumental. Il y a aussi une dimension religieuse. Le foulard exprime leur foi en l'islam. Enfin, le foulard a une dimension communautaire. Il marque l'appartenance à un groupe religieux, ethnique ou culturel. C'est ce troisième aspect qui commande une attention particulière, car il suppose un autre rapport à la religion que celui qui est maintenant admis par la majorité des chrétiens.

Pour les communautariens, le port de signes religieux renvoie à une communauté ethnique, culturelle ou religieuse. Le foulard, par exemple, est une affaire de foi et de croyance, mais c'est aussi une affaire de cohésion sociale entre les membres d'un groupe. Il a pour effet de tisser des liens entre les membres du groupe. Le groupe n'est pas toujours religieux, car il peut être ethnique ou culturel, mais dans tous les cas, il constitue un facteur identitaire important. Le foulard se voit donc conférer une portée identitaire, que celle-ci soit ethnique, culturelle ou religieuse.

Il ne s'agit pas de souscrire à cette façon de voir les choses. Il faut seulement prendre acte du fait que certains vivent les choses de cette façon, alors que d'autres vivent la religion comme une affaire essentiellement individuelle et privée. Une société caractérisée par un pluralisme de ce genre doit être fondée sur un principe de tolérance et de respect à l'égard de différentes façons d'envisager son identité personnelle et son rapport à la religion.

L'État ne doit pas imposer une façon unique de vivre son rapport à la religion en obligeant tout le monde à en faire une affaire strictement privée. C'est pourtant ce qui est en train de se produire avec le projet de loi 60. Les pro charte présupposent, sans s'en rendre compte, une conception particulière de la séparation entre le privé et le public. Selon eux, la religion relève de la sphère privée et la laïcité institutionnelle peut alors, sans problème, être appliquée à la tenue vestimentaire des gens. Puisque l'essentiel de la liberté de religion se déploie privément, le port d'accessoires religieux devient accessoire. On peut donc, selon eux, en toute légitimité, exiger de s'en départir dans le contexte d'un travail dans la fonction publique. Pour la même raison, on assimile ceux qui souhaitent conserver leur signe religieux dans la sphère publique à des personnes engagées dans un combat politique visant à propager leur religion. Si la religion est privée, la manifestation publique de la religion doit être politique, car cela n'a plus rien à voir avec la liberté de religion. Le port de signes ostentatoires est alors perçu comme une forme de prosélytisme passif. On ne fait plus la distinction entre le hijab et le jihad.

Dans son ouvrage Libéralisme politique, publié en 1993 et traduit en français en 1995, Rawls développe une version du libéralisme qui est désormais affranchi de son ancrage dans l'individualisme moral. Il renvoie désormais dos à dos l'individualisme moral et le communautarisme. Il ambitionne de formuler une version du libéralisme qui est compatible autant avec une vision individualiste de la vie en société qu'avec une vision communautarienne.

Le libéralisme politique ambitionne de rester neutre entre les individualistes et les communautaires. Le concept de personne morale devient strictement politique (il s'agit du citoyen et non la personne communautarienne ou de la personne individualiste) et le concept de peuple est aussi conçu de façon strictement politique (comme société et non comme association, au sens individualiste, ou comme communauté politique, au sens communautarien). On se doit de respecter alors autant le rapport communautarien que le rapport individualiste à la religion. Si on ne veut pas favoriser les individualistes, il faut respecter les communautariens. Ces derniers ne relèguent pas la religion dans la sphère privée. Cela ne rend pas pour autant leur rapport à la religion politique.

L'article 18 du pacte des droits civils et politiques de l'ONU, signé par le Canada et le Québec en 1966, énonce la même idée et stipule que «toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté d'avoir ou d'adopter une religion ou une conviction de son choix, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, individuellement ou en commun, tant en public qu'en privé, par le culte et l'accomplissement des rites, les pratiques et l'enseignement.»

Contrairement au modèle français de la laïcité qui repose sur une condamnation sans équivoque de toute espèce de communautarisme, le libéralisme politique de John Rawls prend acte du pluralisme raisonnable et irréductible qui existe sur le plan moral et qui oppose l'individualisme et le communautarisme. La dénonciation française de tous les «communautarismes», à la base de la conception française de la citoyenneté et de la laïcité, est une marque d'intolérance, fondée sur l'incapacité à prendre en compte l'identité communautarienne des gens.

Si les chrétiens sont, à notre époque, surtout, mais pas seulement, individualistes dans leur compréhension d'eux-mêmes, plusieurs musulmans, sikhs et juifs, à l'opposé, sont surtout communautariens dans leur compréhension d'eux-mêmes. Le respect par l'État de la diversité en matière religieuse doit être combiné au respect de la diversité des conceptions de la personne (individualiste et communautarienne). Cela commande notamment le respect à l'égard de la liberté d'expression de la foi religieuse. L'État doit donc s'assurer de respecter le port de signes religieux, y compris dans la fonction publique, car c'est la seule façon de reconnaitre différentes façons de vivre la religion (individuellement ou en communauté).

On ne peut pas se servir de Rawls pour cautionner l'interdit proposé à l'article 5 du projet de loi 60. Bien au contraire, on peut en fait s'en servir pour réfuter la proposition gouvernementale, car le célèbre philosophe américain nous fait comprendre que l'État n'a pas à se mêler de la façon qu'ont les gens de vivre leur rapport à la religion.

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