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Andrew Potter et les nationalistes canadiens du Québec

27/03/2017 10:02 EDT | Actualisé 27/03/2017 10:02 EDT

Les universitaires qui se donnent comme mission de défendre l'unité canadienne à tout prix sont bien en poste au Québec. Quand un des leurs tombe au combat, conspué par la population à cause du mépris exprimé, de l'ignorance affichée et de la condescendance toujours présente, il faut vite trouver une réponse pour renverser le cours des choses et blâmer quelqu'un d'autre.

Un «chilling effect» de l'Université McGill?

Andrew Potter, directeur de l'institut des études sur le Canada à l'Université McGill, s'est aventuré à dire un ensemble de bêtises que, comme d'autres, je me suis fait un plaisir d'énumérer, mais que je ne vais pas reproduire ici. («How a Snowstorm Exposed Quebec's Real Problem : Social Malaise») Aussitôt, la machine défensive s'est mise en branle. Un professeur de l'Université de Waterloo, M. Emmett Macfarlane, a donné une première idée quant à la marche à suivre. Il s'est empressé de détourner les projecteurs pour les braquer sur la direction de l'Université McGill qui avait simplement fait paraître un tweet pour dire que les opinions exprimées dans l'article de Potter n'étaient pas celles de l'Université McGill. C'est une précision que la direction devait faire faire justement parce que Potter ne l'avait pas faite.

Il n'en fallait pas plus cependant pour que les nationalistes canadiens du Québec entonnent en chœur que la direction de l'Université violait le principe de la liberté universitaire. Certains se sont même étonnés de ne pas nous voir tous sortir dans la rue à la défense de Potter! Et pourtant, la direction ne faisait que souligner le fait que l'opinion de Potter n'engageait que lui. Je suis depuis quelques années absolument inquiet des infractions commises par les directions universitaires et collégiales à l'égard de la liberté académique, mais dans le cas qui nous occupe, la direction n'est pas à blâmer. C'est Potter qui est à blâmer de ne pas avoir fait les précisions qui s'imposaient en publiant son article. Mais puisqu'il fallait impérativement trouver le moyen de faire porter le blâme ailleurs pour le défendre, on a alors inventé cette histoire du «chilling effect» qu'aurait causé la direction de l'Université.

Une attaque contre la liberté académique?

Voyant bien que ce bricolage défensif ne tenait pas la route, il fallait trouver autre chose. Potter démissionna de son poste de directeur de l'institut et alors la rumeur courut que la direction l'avait licencié. Ça y est, on avait trouvé. Des articles furent rédigés à la hâte admettant tout d'abord que l'article de Potter n'était pas très bon. Il le fallait bien puisque le principal intéressé l'avait lui-même reconnu. C'était un passage obligé, mais il fallait qu'il soit de courte durée. Le véritable enjeu était ce licenciement éhonté dont il avait sans doute fait l'objet. Il nous fallait donc cesser la critique de Potter pour nous porter à sa défense, puisqu'il était la victime d'une violation à la liberté académique! Chez nos voisins, Andrew Coyne, Michael Friscolanti, Chris Selly et Jen Gerson entonnèrent ce chant, immédiatement répercuté chez les nationalistes canadiens du Québec. Tout ce beau monde avait beau faire mine de parler à partir d'une hauteur de vue postnationale, ils ne se hissaient jamais tellement plus haut qu'à la hauteur du National Post.

Malheureusement, là encore, cette sortie de secours s'est avérée plus ou moins heureuse. Suzanne Fortier, principale et vice-chancelière de l'Université McGill, est venue apporter un démenti formel qui était sans appel. Monsieur Potter reste à l'emploi de l'Université McGill au moins jusqu'à la fin de son mandat de trois ans. Il a admis qu'il aurait dû préciser que son opinion n'engageait que lui. En indiquant son affiliation institutionnelle de directeur de l'institut et en intervenant sur un sujet d'expertise lié à l'institut sans préciser qu'il ne s'agissait que de son opinion personnelle, il engageait clairement l'ensemble des membres de l'institut. Et qui plus est, il les engageait en faveur d'un propos partisan tenu dans un magazine à grand tirage. Il a reconnu que dans les circonstances, il ne pouvait rester en poste en tant que directeur de l'Institut. Madame Fortier, pour sa part, s'est formellement engagée à défendre la liberté universitaire de l'ensemble du corps professoral, incluant M. Potter.

Une famille tricotée serrée?

Cette seconde stratégie défensive étant plutôt mince, il fallait encore trouver autre chose. L'article du chroniqueur de la Gazette, Donald Macpherson, fut la bouée de sauvetage à laquelle il fallait désormais s'accrocher. («Andrew Potter and la famille québécoise») Macpherson soutient que les Québécois ont la peau très sensible et réagissent avec force contre les critiques qui leur sont formulées. Ce faisant, ils se comportent comme une famille tricotée serrée. La preuve en est qu'ils n'ont pas critiqué l'un des leurs, Richard Martineau, alors qu'il a formulé des critiques semblables à celles de Potter dans sa chronique du Journal de Montréal intitulée «Nous vivons dans un film de Denys Arcand». Cela démontre aux yeux de Macpherson que la nation québécoise est composée des seuls Québécois de souche et que les Anglo-Québécois en sont exclus.

Tout d'abord, notons à quel point cet argument est alambiqué. Nous sommes des centaines, pour ne pas dire des milliers, à critiquer constamment Richard Martineau. Je ne sais pas sur quelle planète vit le journaliste de la Gazette. On comprendra aussi qu'au moment où éclate un scandale impliquant le directeur de l'institut d'études sur le Canada de l'Université McGill, on relègue au second plan les propos impressionnistes d'un chroniqueur sans expertise griffonnant ses humeurs chaque semaine sur des bouts de papier. Ensuite, il faudrait, une fois pour toutes, que ceux qui s'en prennent constamment au Québec s'accordent entre eux sur la même version des faits. Alors que Potter prétend qu'il n'existe pas de solidarité au Québec, Macpherson prétend au contraire que nous sommes tricotés serré. Il faudrait se brancher! Sommes-nous trop ensemble ou nous ne le sommes pas assez?

Un déni politiquement suspect

Ce que Macpherson décrit comme le Québec tricoté serré est en fait un peuple minoritaire, qui se sent fragile et qui a peur de disparaître. Cela en fait souvent une population qui se sent comme une bête traquée constamment sur la défensive. Cela donne parfois des replis identitaires qu'il faut dénoncer. Cela donne de l'islamophobie et du racisme systémique auxquels il faut s'attaquer. D'accord. Je le fais avec d'autres depuis plusieurs années.

Au lieu d'admettre que ces réflexes dominateurs existent et qu'ils sont le reflet d'un rapport de domination politique que la majorité canadienne exerce sur le peuple québécois, plusieurs nationalistes canadiens du Québec cherchent à tout prix à renverser constamment la critique.

Toutefois, peut-on reconnaître qu'il existe au Canada anglais une panoplie de chroniqueurs qui aiment casser du sucre sur le dos du Québec et dont le sport national est le Quebec bashing? Ils affichent un mépris, une condescendance, une prétention et parfois une haine à l'égard du Québec. Au lieu d'admettre que ces réflexes dominateurs existent et qu'ils sont le reflet d'un rapport de domination politique que la majorité canadienne exerce sur le peuple québécois, plusieurs nationalistes canadiens du Québec cherchent à tout prix à renverser constamment la critique. Ils ont tellement intériorisé l'habitude de critiquer le Québec que les propos condescendants, méprisants et hautains de certains chroniqueurs anglophones canadiens sont accueillis dans le déni. Il faut être bien désespéré dans le contexte présent pour accorder de la crédibilité à un article tendancieux comme celui de Donald Macpherson.

La fragilité ressentie par les Québécois francophones, leur peur de disparaître, le fait objectif d'être une infime minorité dans un océan anglophone et le rapport de domination installé en permanence au sein d'un ordre constitutionnel imposé, expliquent ce que Macpherson choisit de décrire plutôt comme une «famille tricotée serrée». Cette description est fort commode et elle sert fort bien les intérêts nationalistes canadiens, car elle permet d'éluder la fragilité d'une nation minoritaire qui est d'autant plus inquiète qu'elle ne soit pas formellement reconnue au sein du Canada. Le mal canadien du fédéralisme dominateur est ainsi transformé comme par magie dans le vilain défaut d'appartenir à une famille tricotée serrée.

Exclusion ou auto-exclusion?

On notera enfin avec inquiétude cette vieille habitude qu'a Macpherson d'entretenir les réflexes d'auto-exclusion de certains Anglo-québécois par rapport au peuple québécois. Selon le journaliste, la famille tricotée serrée de la nation québécoise est celle des francophones de souche et elle exclut la communauté anglophone. Il est sans doute très hasardeux de tirer cette conclusion sur la seule base du traitement différencié réservé à Martineau et à Potter. Ce dernier n'est après tout installé au Québec que depuis un an. Certes, il existe de nombreux Québécois francophones qui perçoivent les Anglo-Québécois comme des «Anglais», mais je parie que la plupart de ceux qui n'incluent pas les Anglo-Québécois dans la nation québécoise pensent ainsi parce qu'ils croient que les anglophones ne veulent pas en faire partie. Cette exclusion des anglophones semble en tout cas bien faire l'affaire de Macpherson. Elle est pourtant extrêmement dangereuse parce qu'elle attise des braises partitionnistes. Pour que les universitaires québécois partisans du nationalisme canadien soient tentés d'y souscrire, il faut être rendus bien bas.

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