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Langue française: trichons encore

Par un usage qui s’installera et qui aura comme toujours raison sur tout dictionnaire, courbons la norme pour la rendre plus égalitaire, plus civilisée, plus près de l’utopie, quoi.

22/11/2017 09:00 EST | Actualisé 22/11/2017 12:55 EST
sergio_kumer via Getty Images

En France, des centaines d'enseignants et d'enseignantes se sont récemment engagées à ne plus contraindre leurs élèves à n'utiliser que le masculin pour marquer un accord générique. En s'inscrivant en faux face aux règles édictées par les ministères, académies et autres bienpensants qui régissent la langue française, illes ont de facto décidé de tricher... et illes ont bien raison de le faire, malgré les questionnements récents sur le bienfondé de la mise en place d'une telle écriture, dite inclusive.

En effet, Roland Barthes, théoricien de la langue influent s'il en est un, soutient dans sa Leçon que « la langue est fasciste », parce qu'elle nous oblige à nous exprimer d'une manière non neutre. Et s'il m'apparait pertinent de revisiter ce texte au regard du présent débat, c'est pour cette conclusion, cette invitation : devant une telle oppression, le salut se trouve dans notre faculté à « tricher la langue ». Barthes nous renvoie ainsi à la fonction utopique de la littérature, soit celle de changer la langue pour changer le monde. C'est là le pari que prennent les partisan.e.s de cette modernisation de nos façons de rédiger : rendre le monde plus égalitaire.

On a peut-être ri de nous autrefois, mais nous rions les derniers de ceux ou celles qui utiliseraient encore « Madame le directeur ».

C'est aussi un tel pari que nous avons collectivement tenu à la fin des années 1970. En effet, le Québec avait alors fait un pied de nez magistral à la tradition linguistique française en mandatant l'Office québécois de la langue française (OQLF) de promouvoir la féminisation des titres. « Le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif », affirmait Roland Barthes. Mais l'OQLF aura fait preuve de lucidité, déclarant, encore aujourd'hui, que cette manière d'écrire sert à « rendre visible la présence des femmes dans les textes, et par là même, leur place dans la société ». Et s'il y a certes des combats plus importants à mener en termes d'égalité, nous avions toutefois compris la portée des symboles qui les sous-tendent : en matière de triche, nous étions à l'avant-garde. On a peut-être ri de nous autrefois, mais nous rions les derniers de ceux ou celles qui utiliseraient encore « Madame le directeur ». Bref, nous avons triché et, menant une microrévolution du langage, nous avons gagné.

Par ailleurs, ceux et celles qui croient que l'écriture inclusive serait trop difficile à enseigner, je les invite dans ma classe pour assister à un cours sur l'accord des participes passés employés avec l'auxiliaire avoir, dont les règles abstruses — qu'on devrait également envisager de mettre à jour, mais c'est là un autre débat — sont de surcroit sans fondement légitime. Et puis, même si on proposait à nos élèves un apprentissage supplémentaire... depuis quand ne devrait-on se permettre de mieux faire que lorsque l'effort apparait nul ?

Pourquoi pas, poursuivre plus loin la démarche, parce qu'en 2017, nous comprenons peu à peu que l'humanité ne se réduit pas aux seuls masculin et féminin.

Face au fascisme de la langue, péril « immortel » celui-là, je nous convie donc à tricher encore en adoptant à notre tour des formes plus inclusives. Afin de montrer la voie, à nouveau. Puis, pourquoi pas, poursuivre plus loin la démarche, parce qu'en 2017, nous comprenons peu à peu que l'humanité ne se réduit pas aux seuls masculin et féminin. En définitive, par un usage qui s'installera et qui aura comme toujours raison sur tout dictionnaire, courbons la norme pour la rendre plus égalitaire, plus civilisée, plus près de l'utopie, quoi.

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