Michel Sancho

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Cher Monsieur Bachand

Publication: 30/03/2012 00:38

Monsieur Bachand,

J'ai écouté votre entrevue à Tout Le Monde en Parle et je voudrais revenir sur quelques points.
Vous nous accusez encore, nous étudiants, de ne pas faire notre juste part et c'est vrai. Nous ne faisons pas notre juste part dans ce monde que vous avez, vous et vos amis libéraux, transformés en marchandise. Vous n'avez qu'un mot à la bouche, rentabilité. Vous ne vous cachez même plus, vous pensez avoir gagné et après une cinquantaine d'années de dur labeur, vous avez presque réussi à transformer l'université en entreprise. Et bien c'est vrai, nous ne faisons pas notre juste part pour la société que vous voulez faire perdurer, la société de la folie destructrice de l'écologie et du social par la surconsommation effrénée des ressources humaines et naturelles.

Nous disons stop, Monsieur Bachand.

Alors que le Québec a subi, au mois de mars des records de chaleur inégalés, alors que l'Europe souffre d'une sécheresse précoce pour la saison, alors que la saison des ouragans aux États-Unis fut encore destructive, alors que l'Afrique meurt toujours, vous voulez transformer le nord du Québec en une usine polluante à ciel ouvert, vous voulez transformer le paysage québécois en une vaste autoroute remplie de camions pour soutirer jusqu'à la dernière goutte de pétrole, jusqu'à la dernière molécule de gaz, tout cela au profit des compagnies privées et des banques.

Nous disons non, Monsieur Bachand.

Vous voulez finir de transformer les universités en lieu de production d'employés et d'administrateurs, formatés pour travailler dans vos entreprises.

Vous voulez finir de transformer l'université en entreprise privée, gérant les programmes les plus rentables en envahissant les conseils d'administration.

Nous disons non, Monsieur Bachand.

Nous nous battrons jusqu'au bout de nos forces et de nos ressources pour que l'université reste un lieu de savoir émancipateur et pas seulement pratique, où l'on y vienne prendre le temps de se confronter à des idées complexes et non pas juste reproduire des recettes technoscientifiques à appliquer, où l'on vienne développer un savoir général, une créativité permettant de faire évoluer une pensée critique, tout cela demandant du temps, de la réflexion, de la discussion, des recherches fondamentales, des conditions que ne permettent pas l'obligation que vous nous imposez de devoir travailler plus d'une vingtaine d'heures par semaine, l'obligation de résultats et votre sainte horreur de l'erreur.

J'aime les erreurs, Monsieur Bachand, elles font avancer le monde, elles transforment le monde alors que les vérités, les certitudes ne sont souvent que les reproductions du même, un même très inquiétant dans les circonstances.

Vous souhaitez un peuple soumis et ignare, Monsieur Bachand et il est clair que vous n'êtes pas le seul.
Vous souhaitez un peuple éduqué par la télévision, par la mauvaise littérature, se nourrissant de cochonnerie.

Partout dans le monde l'éducation baisse en valeur, partout dans le monde la culture populaire devient de plus en plus unidimensionnelle, préfabriquée, prémâchée, médiocre, mais rentable. Un peuple instruit est un peuple qui critique, qui voit les failles de vos discours, de vos modèles et je peux comprendre aisément que vous et vos amis ne souhaitez pas que cela arrive.

Un peuple instruit arrête de consommer compulsivement et vous ne le souhaitez pas Monsieur Bachand.
Je ne vous sortirai pas les (trop?) nombreuses études, faites depuis des années, sur les liens entre niveau d'éducation et santé, niveau d'éducation et capacité critique, sur la reproduction par l'école des inégalités sociales et la nécessité de réforme de l'éducation du fait du trop nombreux décrochage scolaire dans les milieux défavorisés, vous ne les lisez pas de toute façon.

Je ne vous parlerai pas des chiffres montrant que la revalorisation des prêts et bourses permettra surtout d'enrichir les banques, vous avez des armées de pseudo-intellectuels payés pour prétendre le contraire.
Je ne vous parlerai pas non plus des troubles de la santé, des montagnes de médicaments, de drogues, d'antidépresseurs, anxiolytiques, d'alcool qui sont consommés dans des proportions extrêmement inquiétantes dans nos sociétés rentables et productives, pour tenir le coup et arriver à finir la semaine, vous n'y verrez probablement aucun lien.

Je ne vous parlerai pas des hauts taux de burn out et des taux de suicide, dans les grandes entreprises que vous valorisez, puisque vous ne me lisez déjà plus.

Non, je ne rentrerai pas dans votre jeu de chiffre, Monsieur Bachand et je ne produirai pas une autre étude inutile qui viendra mourir sur une tablette, vu que vous avez construit socialement une population qui préfère lire des livres de cuisine.

Mais la population en a marre des livres de cuisine, Monsieur Bachand, la population commence à comprendre.

Nous ne ferons pas notre juste part et au contraire, nous nous battrons pour la décroissance, nous ne parlerons plus, nous hurlerons dans la rue, Monsieur Bachand, nous vous empêcherons, narcissiques sadiques, de tous nous tuer, nous nous battrons pour que l'université appartienne de nouveau aux savants et non pas aux administrateurs, que l'éducation ne devienne plus un lieu de formation entrepreneuriale, mais crée des citoyens responsables, critiques et que nous puissions lutter efficacement contre une pollution idéologique et atmosphérique qui est en train de tous nous tuer.

Il est temps de se réveiller.

Il est peut-être déjà trop tard.