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Les canaris de la fin du monde

23/11/2016 09:59 EST | Actualisé 23/11/2016 09:59 EST

Lorsque je suis né, au milieu du siècle dernier, nous vivions collectivement dans la peur métaphysique de la fin du monde. Selon les préceptes religieux qu'on nous avait inculqués, Dieu pouvait apparaître à tout moment, au son des tambours et trompettes, pour mettre fin au déroulement du temps. Personne ne savait à quel moment allait advenir le jour du jugement dernier qui allait nous assigner un lieu de résidence pour le reste de l'éternité. Pour mériter le Ciel et éviter l'Enfer, il fallait se tenir prêt en vivant dans la crainte de Dieu.

Au cours des années 60, le carcan religieux autoritaire s'est progressivement relâché et tout est devenu possible. Dans l'insouciance d'un paradis perdu, enfin retrouvé, les hippies faisaient l'amour dans un champ à Woodstock et Neil Armstrong réalisait le grand rêve de l'humanité de marcher sur la Lune.

Puis, comme si le simple plaisir d'exister ne pouvait pas durer, la guerre froide opposant le monde libre capitaliste et les sociétés totalitaires communistes s'est progressivement chargée d'angoisse politique. En 1980, lorsque Ronald Reagan a été élu président des États-Unis, nous étions convaincus que ce n'était qu'une question de temps avant qu'une hécatombe nucléaire ne pulvérise la planète. Les Américains croyaient tellement à la fin du monde qu'ils semblaient prêts à l'organiser.

À cette époque, sans doute un peu honteux d'avoir donné l'arme atomique à l'humanité, les scientifiques se sont mis de la partie. Les médecins pour la responsabilité nucléaire exhortaient les gouvernements à se préparer concrètement pour soigner les populations qui allaient être irradiées lors d'un conflit mondial inévitable. Pour libérer la planète de son monstrueux stock d'ogives nucléaires, Hubert Reeves proposait de les expédier vers le soleil afin d'augmenter son espérance de vie de quelques milliards d'années. Mais l'hécatombe nucléaire n'est finalement pas arrivée. L'angoisse humaine s'est retrouvée temporairement sans véhicule conceptuel pour la porter.

Au début du nouveau millénaire, après le choc du 11 septembre 2001, l'angoisse écologique s'est imposée à nous pour prendre le relais de façon durable.

Sans remettre en question la valeur des défis de l'humanité concernant la pollution et le développement des énergies renouvelables, est-il encore nécessaire que la conscience humaine soit habitée par des angoisses de fin du monde? Étrangement, en lieu et place de la religion, c'est la science qui valide maintenant la terreur écologique, omniprésente dans la pensée de nos concitoyens. Alors que la religion (surtout celle des autres) est ouvertement considérée comme une chimère, nos angoisses scientifiques annonçant la fin du monde sont considérées comme l'expression d'une véritable conscience.

Dans cette nouvelle culture de la terreur, les reportages scientifiques se terminent presque toujours par de lourds constats interpellant la morale individuelle devant le réchauffement planétaire, la fonte des glaces, la montée des océans, la disparition des espèces ou l'effondrement général des écosystèmes. En utilisant ce mode alarmiste, les scientifiques se prêtent au jeu de fictions douteuses en employant le futur simple pour démontrer ce qui « arrivera » lorsqu'un astéroïde « percutera » la Terre ou qu'une gigantesque tempête solaire « anéantira » l'humanité.

Nous connaissons tous le rôle du canari dans les mines de charbon. Lorsque l'oiseau jaune suffoquait, les mineurs comprenaient que des gaz toxiques avaient été libérés et qu'il fallait regagner rapidement la surface. Devant le déferlement d'angoisses qui nous accablent, nous sommes tous devenus des canaris. Et pour échapper au climat toxique, nous hurlons notre indignation.

Dans cet état tourmenté, nous soulignons chaque année le Jour du dépassement de la Terre. Calculée à partir de la notion d'empreinte écologique, cette journée constitue la limite théorique où la consommation humaine dépasse les ressources annuelles de la Terre. Alors que la journée du dépassement était le 24 décembre en 1971, en 2016 elle a été fixée au 8 août. Encore quelques décennies, et nous serons dans l'impossibilité de débuter une nouvelle année... à moins qu'une décroissance magique ne fasse disparaître la totalité de la population mondiale.

Comme l'affirme le philosophe français Michaël Foessel : « l'idée de progrès a été remplacée par l'idée de catastrophe ». Toute activité étant considérée comme un excès qui contribue à la fin du monde en cours, il ne nous reste plus que l'indignation pour nous coiffer d'une aura de bonté. Avons-nous vraiment dépassé la logique manichéenne des croyants et des incroyants de la pensée religieuse?

Échappant aux explications rationnelles, la récente élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis déchaîne les passions sur un mode similaire. Le président désigné est déjà assimilé au grand Satan qui menace la marche mondiale dans sa lutte sainte contre le réchauffement climatique. Peu importe que les mesures adoptées lors des sommets mondiaux sur le climat aient démontré si peu d'efficacité, les symboles sont devenus plus importants que les réalités.

Finalement, le danger d'une telle posture, centrée sur des hypothèses d'apocalypses à venir, est de nous faire oublier les défis réels des collectivités actuelles. Plutôt que de travailler pour l'accès à l'eau, à l'électricité, aux médicaments, etc., des populations qui souffrent, nous nous vautrons dans une haine de soi, toute intellectuelle, qui sert d'abord à donner bonne conscience aux nantis qui l'expriment. En silence, nous considérons les mesures de développement du Tiers-monde comme une accréditation de la croissance qui accablerait encore plus notre planète en détresse.

Quant à savoir pourquoi l'humanité semble rééditer sans cesse des angoisses de fin du monde, qu'elles soient religieuses, politiques, écologiques ou économiques, il faut sans doute chercher la réponse dans un domaine plus intime. Comme disait Romain Gary : « Rien n'est plus consolant que de transformer une fin personnelle en fin du monde ».

J'ose espérer que les nouvelles générations ne se laisseront pas abattre par les angoisses récurrentes des vieux canaris anxieux et qu'ils imagineront des chemins de liberté où l'avenir appartient encore à l'humanité.

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