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Services fédéraux en français: les Franco-Manitobains protestent

16/12/2013 12:28 EST | Actualisé 14/02/2014 05:12 EST

Selon Le Droit d'Ottawa, la Société franco-manitobaine (SFM) «juge que la définition fédérale de francophone est périmée et que des changements s'imposent». Afin de rafraîchir un concept qui aurait fait son temps, la SFM s'est adressée au Commissaire aux langues officielles (CLO). Le commissaire, Graham Fraser, «enquête à l'heure actuelle sur la façon dont le gouvernement du Canada compte les francophones vivant en milieu minoritaire».

Du côté optimiste, Le Droit ajoute que si le commissaire «donne raison à la minorité linguistique du Manitoba, Ottawa pourrait être appelée à revoir la façon dont elle comptabilise les francophones». Du côté pessimiste, advenant une décision défavorable, la SFM «n'écarte pas l'idée de se rendre en Cour fédérale pour faire entendre sa cause».

Combien de francophones?

Que disent les données du recensement de 2011 sur la population francophone du Manitoba? Le tableau ci-joint livre quatre types d'informations.

  1. Selon la langue maternelle, la communauté franco-manitobaine obtient ses plus gros effectifs : 42 100, voire 47 700 personnes. Le premier effectif conduit à une minorité de 3,5% de la population, tandis que le second, qui comprend 5 600 personnes ayant appris le français avec une ou deux autres langues, donne une minorité francophone atteignant 4%.
  2. Mais l'anglicisation de milliers de francophones a réduit à 18 000 le nombre de Manitobains qui affirmaient parler le français à la maison. Ils formaient 1,5% de la population du Manitoba en 2011. L'ajout de 3 600 personnes parlant plus d'une langue, dont le français, porte la minorité franco-manitobaine à 21 600 résidents (1,8%).
  3. Le nombre de Manitobains capables de «soutenir une conversation en français» atteignait 104 600 en 2011, soit 8,8% de la population. La plupart d'entre eux sont cependant bilingues, car seulement 1 500 ne connaissent que le français.
  4. À partir de ces trois informations, Statistique Canada a conçu une quatrième variable. Il s'agit d'un indicateur composite appelé «première langue officielle parlée» (PLOP). Dans le cas des francophones du Manitoba, la PLOP s'établissait à 41 400 personnes en 2011
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L'indicateur de Statistique Canada

La PLOP est l'instrument que le gouvernement fédéral utilise «pour établir sa réglementation sur les langues officielles en ce qui touche les communications avec le public et la prestation de services». Comme la PLOP peut être calculée pour des territoires variés (provinces, régions, villes, villages, circonscriptions électorales), elle permet une planification adaptée à chaque communauté.

Dans le cas du Manitoba, le français est la première langue officielle parlée d'environ deux fois plus de personnes que le nombre de Manitobains parlant le français au foyer. Par contre, il est inférieur de 15% aux effectifs établis selon la langue maternelle.

Grosso modo, cet indicateur nous dit à peu près ceci : au Manitoba, planifier des services en français pour 47 700 personnes de langue maternelle française irait au-delà de la demande effective ; mais établir cette planification pour 21 000 Manitobains qui parlent français à la maison pourrait sous-estimer la demande.

En soi, le concept de première langue officielle parlée, tout ingénieux soit-il, ne garantit nullement que son résultat concorde avec la demande réelle de services en français (ce que Statistique Canada n'a d'ailleurs jamais prétendu). Pour savoir si la PLOP rend bien la réalité, il faudrait effectuer une enquête ad hoc, ce qui, d'après un collègue de Statistique Canada que j'ai consulté, n'a jamais été fait.

La remise en question des Franco-Manitobains

La démarche de la SFM laisse entendre que la demande réelle de services en français dépasserait généralement la PLOP. Le Droit avance un effectif de 44 000 Manitobains, soit 6,4% de plus que celui de l'indicateur de Statistique Canada. Ce nombre reste cependant inférieur de 7,7% aux 47 700 francophones dénombrés d'après la langue maternelle.

Selon la SFM, l'indicateur de Statistique Canada «ne reflète pas la réalité des familles exogames» et exclut de nombreux immigrants francisés, notamment le président de la Société, M. Mamadou Ka, un professeur de sciences politiques né au Sénégal et de langue maternelle wolof. Ces arguments portent à faux, car tous les facteurs influençant la taille des communautés francophones (exogamie, immigration, etc.) sont pris en compte.

La faiblesse de l'indicateur fédéral se trouve dans l'importance accordée, dans les calculs, à la connaissance des langues officielles, une variable obtenue par une évaluation subjective non graduée des personnes. Pour les minorités francophones, Statistique Canada ignore tous les cas d'unilinguisme anglais, même si certains répondants sont de langue maternelle française ou parlent français à la maison. Or, en cas de contradictions dans les données, mieux vaudrait se fier à des réponses plus fiables, comme celles portant sur les langues maternelles et parlées. Hélas, un examen critique des données de 2011 n'ajoute que 400 personnes à la PLOP, pour un total de 41 800.

Si j'avais un conseil à donner à mes cousins franco-manitobains, il consisterait à mettre de l'avant le critère de la langue maternelle, en majorant les effectifs pour tenir compte d'un sous-dénombrement général propre à tous les recensements. Ainsi, dans le cas du Manitoba en 2011, on pourrait fixer la minorité francophone à environ 49 000 personnes.

Cependant, il faudrait faire beaucoup plus. En effet, même si l'on pouvait pousser jusqu'à 50 000 le nombre de Franco-Manitobains, il n'est pas dit que les services fédéraux en français suivraient pour autant, notamment dans les petites localités. Tout dépendrait des politiques gouvernementales. Or, le gouvernement fédéral actuel coupe dans tous les services.

Enfin, il en va aussi des convictions et des comportements des Franco-Manitobains eux-mêmes. À travers tout le Canada, y compris au Québec, de trop nombreux francophones bilingues font spontanément usage de l'anglais plutôt que de privilégier tout naturellement leur langue dans le plus grand nombre de situations possible. Rares sont les leaders et les associations qui cherchent à convaincre les francophones à s'exprimer presque partout en français. Les exhortations d'Impératif français et de son président, M. Jean-Paul Perreault, devraient servir de modèle à tous, notamment aux Franco-Manitobains.

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