Michel Paillé

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Le Québec français au recensement de 2011 : 81% ou 87% francophone?

Publication: 10/11/2012 10:36

La diffusion récente des données linguistiques du recensement de 2011 par Statistique Canada a donné lieu à un chassé-croisé de compilations ressemblant parfois à du bricolage. On semble chercher à démontrer ses convictions plutôt qu'à rendre compte de la réalité observée. Nous devons à Maxime Duchesne, un collègue blogueur du Huffington Post Québec, d'avoir décrit 4 scénarios conduisant chacun à des pourcentages de francophones et d'anglophones au Québec. Profitons de cette heureuse synthèse pour tenter de tirer ça au clair.

Le tableau 1 reproduit les proportions de francophones aux recensements de 2006 et de 2011 dont fait état M. Duchesne dans ses 4 scénarios. J'ai ajouté les effectifs de population, ainsi que les taux annuels moyens de croissance.

2012-11-06-VSGelosoTableau1.JPG

Ce tableau indique que la majorité francophone du Québec en 2011 se situait entre 81,2% et 86,7%, une différence appréciable de 5,5 points. Une variante du scénario 4 (scénario 4bis) pousse l'écart à 5,8 points. En nombre absolu, la différence d'estimation dépasse les 453 300 personnes, soit plus du double de la population francophone du Nouveau-Brunswick! Ne pourrait-on pas être plus précis?

Dans son billet du 26 octobre, Vincent Geloso, autre blogueur au HuffPost, identifie le premier scénario comme étant celui «qui est mis de l'avant par ceux qui parlent d'un déclin de la langue française». Dans un billet précédent, M. Geloso leur attribue la paternité d'une crise linguistique qui sévirait au Québec actuellement. Très optimiste, il opte pour le maximum de 87%, soit un pourcentage identique aux recensements de 2001 et de 2006. En toute logique, il conclut «que le français n'est pas en déclin».

Ce débat ne tiendrait-il qu'au degré de jovialité des personnes? Non, semble-t-il. Car selon le troisième billet de Vincent Geloso, «le multilinguisme brouille les cartes sur le français». Comme ce multilinguisme se trouve dans les «réponses multiples» aux questions sur les langues, la cacophonie viendrait du traitement, ou du bricolage, que l'on fait de ce type de données.

Désembrouiller les données sans les déformer

Tirons profit d'une étude critique publiée par l'Office québécois de la langue française (OQLF) sur ce sujet. Cet ouvrage remet d'abord en question une méthode arbitraire longtemps utilisée dans le traitement des données linguistiques (p. 37-59). Elle propose ensuite une façon de tenir compte de ce multilinguisme sans ramener tout le monde à une seule langue maternelle, et sans forcer tous les répondants à n'utiliser qu'une langue au foyer (p. 64-72).

La méthode traditionnelle remise en question répartit en deux ou trois groupes égaux quiconque affirme avoir deux ou trois langues maternelles. Elle fait de même pour toute personne qui dit parler deux ou trois langues à la maison. Or, contrairement à ce que l'on a longtemps prétendu, cette méthode n'est pas neutre. En effet, elle infiltre de fausses informations parmi la grande masse de réponses uniques (96,9% en 2011).

Un simple exemple suffit à illustrer les biais que ce type de traitement des données apporte :

Au recensement de 2011, 19 600 personnes du Québec ont affirmé avoir le français ET l'anglais comme langue maternelle. En outre, elles ont déclaré parler le plus souvent le français ET l'anglais à la maison. Or, la répartition égale partage les données en quatre groupes de 4 900 personnes n'ayant qu'une SEULE langue maternelle et ne parlant qu'une SEULE langue au foyer chacun. Ainsi, le double bilinguisme de ces personnes disparaît totalement.
De plus, des substitutions linguistiques sont inventées de toutes pièces. D'une part, 4 900 personnes de langue maternelle française deviennent des unilingues anglais au foyer. D'autre part, autant de personnes de langue maternelle anglaise ne parlent plus que le français à la maison. En outre, l'ajout de 4 900 locuteurs à la minorité anglophone est 10 fois plus important que les 4 900 personnes attribuées à la majorité francophone : 0,819% contre seulement 0,080%. La fausse anglicisation de ces pseudo-francophones a pour effet de gonfler l'attrait de l'anglais.
(Précisons, pour rassurer M. Geloso, que cette méthode de répartition ne produit ni «demi-francophones», ni «demi-anglophones». Dans cet exemple, ce ne sont pas des personnes qui sont coupées en deux, mais des données agrégées qui sont réparties moitié-moitié).

L'exemple que je viens de décrire n'est pas le seul. C'est également le fait des 21 270 personnes de langues maternelles «française et tierce» qui parlent ces deux langues au foyer : près de 11 000 fausses substitutions linguistiques sont créées de toute pièce dans ce cas-là.

Au total, 73 100 substitutions linguistiques fictives sont générées par cette méthode lorsqu'elle est appliquée au recensement de 2011. C'est près de 22% des réponses multiples réparties arbitrairement, proportion qui a peu variée depuis 1991 (OQLF, p. 93-94).

Un portrait plus complet faisant place au plurilinguisme

On obtient un portrait plus complet de la situation linguistique en formant cinq classes de langues au lieu de trois. Les trois premières viennent directement des réponses uniques déclarées aux recensements : français, anglais, autre. Les deux autres classes sont formées de l'addition de toutes les déclarations multiples qui incluent le français (2,6% en 2011), et d'un second groupe formé des personnes qui n'ont pas mentionné le français (0,5% en 2011). (Quiconque s'intéresserait à la minorité anglophone pourrait faire l'inverse).

Le tableau 2 présente les résultats aux cinq derniers recensements. L'usage du français comme seule langue parlée à la maison a régressé au cours des années 2000, passant de 82,3% à 80%. L'usage du français avec d'autres langues paraît stable en début de période (1,6% entre 2001 et 2006). Elle augmente à 2,5% en 2011, sans doute en bonne partie par l'insertion de la question sur la langue parlée dans le questionnaire court. En corollaire, cette croissance a sûrement contribué au recul du poids des personnes qui ne parlent que le français (de 81,1% à 80%).

2012-11-06-VSGelosoTableau2.JPG

Globalement, et abstraction faite d'une critique des sources plus poussée, le fait français au Québec se situait sous les 84% dans les années 1990. Il a ensuite glissé sous 83% à partir de 2006. La dernière période quinquennale aurait ajouté un léger recul supplémentaire de 0,2 point. C'est donc beaucoup moins que la perte de 0,6 point obtenue par la répartition égale des réponses multiples (tableau 1 : scénario 1).

La variable «langue parlée régulièrement» quant à elle, permet de mesurer combien de personnes qui ont fait une substitution linguistique, parlent encore leur langue maternelle (p. 106-107 et 122-124). À l'opposée, elle peut faire état d'un processus de francisation ou d'anglicisation en cours chez des personnes qui parlent toujours le plus souvent leur langue maternelle au foyer (p. 104-105 et 119-121).

Enfin, si les tendances lourdes se poursuivent pendant encore 3 ans et demi (p. 21-59), le recensement de 2016 devrait ajouter au tableau 2 une proportion de 79% dans la colonne «Français seulement» et une autre de 2,5% dans la colonne «Multiples avec français». Ce qui donnerait 81,5% au total, soit un recul supplémentaire d'un point.

LES FAITS SAILLANTS DU RECENSEMENT 2011

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  • Les faits saillants du recensement 2011

    . (AFP/Getty Images)

  • 33,476,688 habitants

    En mai 2011, le Canada comptait 33 476 688 habitants, près du double par rapport à 1961 et 10 fois plus qu'en 1861. (Alamy)

  • La croissance s'accélère

    La population canadienne a crû de 5,9 % entre 2006 et 2011, davantage que les 5,4 % enregistrés au cours des cinq années précédentes. (<a href="http://www.flickr.com/photos/jtbradford/" target="_hplink">Flickr: jtbradford</a>)

  • La ruée vers l'Ouest

    Pour la première fois, davantage de Canadiens (30,7 %) vivent à l'ouest de l'Ontario qu'au Québec et en Atlantique réunis (30,6 %). (Flickr: <a href="http://www.flickr.com/photos/derekgavey/" target="_hplink">derekGavey</a>)

  • Premier de classe

    La croissance de la population canadienne entre 2006 et 2011 est la plus forte des pays du G20. (<a href="http://www.flickr.com/photos/33498942@N04/" target="_hplink">Flickr: WarmSleepy</a>)

  • L'exception à la règle

    Toutes les provinces et tous les territoires - sauf les Territoires du Nord-Ouest avec deux habitants de moins - ont enregistré une croissance de leur population. (AP)

  • L'Ontario s'essouffle

    Le taux de croissance a fléchi à 5,7 % en Ontario, le plus bas dans la province depuis le débutd es années 80. (Alamy)

  • La Saskatchewan sort du rouge

    La croissance de la population en Saskatchewan atteint 6,7 %, contre une décroissance de 1,1 % entre 2001 et 2006, notamment grâce à l'accueil de 28 000 immigrants au cours des cinq derniers dernières années. (<a href="http://www.flickr.com/photos/justaprairieboy/" target="_hplink">Flickr: Just a Prairie Boy</a>)

  • Le Yukon et le Manitoba décollent

    Le taux de croissance au Yukon (11,6 %) et au Manitoba (5,2 %) a doublé depuis 2006. (<a href="http://www.flickr.com/photos/us_mission_canada/" target="_hplink">Flickr: US Mission Canada</a>)

  • L'Atlantique grandit aussi

    Le taux de croissance à l'ïle-du-Prince-Édouard (3,2 %), au Nouveau-Brunswick (2,9 %) et à Terre-Neuve-et-Labrador (1,8 %) a augmenté substantiellement entre 2006 et 2011. (<a href="http://www.flickr.com/photos/jw1697/" target="_hplink">Flickr JaimeW</a>)

  • Les villes dominent...

    Près de 7 Canadiens sur 10 vivaient dans l'un des 33 centres urbains en 2011. (<a href="http://www.flickr.com/photos/markwoodbury" target="_hplink">Flickr mark.woodbury</a>)

  • ...mais pas en Ontario...

    La croissance de la population qui vivait dans les grandes villes de l'Ontario a ralenti de 2006 à 2011. (<a href="http://www.flickr.com/photos/husseinabdallah/" target="_hplink">Flickr abdallahh</a>)

  • ...mais tout le monde est parti en Alberta?!?

    Sur les 15 communautés urbaines du pays ayant enregistré les plus fortes croissances, 10 sont situées en Alberta. (AFP/Getty Images)

LES VILLES LES PLUS POPULEUSES AU PAYS

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  • Montréal: 3 824 221

    Population: 3 824 221 habitants Taux de croissance: 5,2 % photo: Alamy

  • Québec: 765 706

    Population: 765 706 habitants Taux de croissance: 6,5 % photo: Alamy

  • Toronto: 5 583 064

    Population: 5 583 064 habitants Taux de croissance: 9,2 % photo: Flickr: MShehan

  • Ottawa-Gatineau: 1 236 324

    Population: 1 236 324 habitants Taux de croissance: 9,1 % photo: Alamy

  • Halifax: 390 328

    Population: 1 236 324 habitants Taux de croissance: 9,1 % 4,7 % photo: THE CANADIAN PRESS/Andrew Vaughan

  • Hamilton: 721 053

    Population: 721 053 habitants Taux de croissance: 4,1 % photo: Eye Ubiquitous / Rex Features

  • Calgary: 1,214,839

    Population: 1,214,839 habitants Taux de croissance: 12,6 % photo: Alamy

  • Edmonton: 1 159 869

    Population: 1 159 869 habitants Taux de croissance: 12,1 % photo: Alamy

  • Vancouver: 2 313 328

    Population: 2 313 328 habitants Taux de croissance: 9,3 % photo: Alamy

  • Winnipeg: 730 018

    Population: 730 018 habitants Taux de croissance: 5,1 % photo: Alamy

TAUX DE CROISSANCE DES PRINCIPALES VILLES AU QUÉBEC

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  • Montréal

    <strong>Population en 2011: </strong>3 824 221 habitants <strong>Population en 2006: </strong>3 635 556 habitants <strong>Taux de croissance: </strong>5,2 %

  • Ottawa - Gatineau

    <strong>Population en 2011:</strong> 1 236 324 habitants <strong>Population en 2006:</strong> 1 133 633 habitants <strong>Taux de croissance:</strong> 9,1 %

  • Sherbrooke

    <strong>Population en 2011: </strong>201 890 habitants <strong>Population en 2006: </strong>191 410 habitants <strong>Taux de croissance: </strong>5,5 %

  • Trois-Rivières

    <strong>Population en 2011: </strong>151 773 habitants <strong>Population en 2006: </strong>144 713 habitants <strong>Taux de croissance: </strong>4,9 %

  • Saguenay

    <strong>Population en 2011: </strong>157 790 habitants <strong>Population en 2006: </strong>156 305 habitants <strong>Taux de croissance: </strong>1 %

  • Québec

    <strong>Population en 2011: </strong>765 706 habitants <strong>Population en 2006:</strong> 719 153 habitants <strong>Taux de croissance: </strong>6,5 %

 
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