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Question d'éthique: peut-on soutenir la cause du français au mépris de la science?

23/05/2013 12:13 EDT | Actualisé 22/07/2013 05:12 EDT
PC

Plus de 35 ans après la loi 101 votée en 1977, l'ardeur des associations bénévoles vouées à la pérennité du français au Québec n'a pas fléchi. Au contraire, sous l'impulsion de quelques chefs de file, elle s'est même renforcée. Cependant, quelques intervenants impétueux, sans doute bien intentionnés, font flèche de tout bois pour défendre la cause du français. Ce fut le cas d'Option nationale, le 14 mars 2013, devant la commission parlementaire chargée de l'examen du projet de loi 14.

Pour motiver davantage les élus de l'Assemblée nationale à renforcer notre politique linguistique, certains en sont venus à faire un usage abusif de l'«indice de vitalité linguistique» (IVL). Pourtant, depuis la commission Gendron (1968-1973), au moins une demi-douzaine de démographes ont fait des mises en garde. Hélas, des interprétations nettement abusives sont réapparues, notamment dans l'Action nationale (1) en 2011 et en 2012, forçant deux interventions de ma part, en octobre 2011, puis en décembre 2012(fichiers .pdf)).

L'indice de vitalité linguistique

On obtient l'IVL en divisant tout simplement le nombre de personnes qui parlent une langue par celui de langue maternelle correspondante. Un résultat plus petit que l'unité indique une régression du groupe, comme c'est le cas chez les francophones hors-Québec. Dans le cas contraire, il y a progression du nombre de locuteurs par rapport aux effectifs de langue maternelle.

L'IVL transpose la loi de Newton dans le domaine linguistique. Ainsi, chaque groupe linguistique ne subirait l'attraction des autres groupes qu'en fonction de leur proximité (allant jusqu'aux arrondissements municipaux) et du nombre de personnes dont c'est la langue maternelle. L'IVL postule donc que les personnes de langue maternelle française - et seulement celles-ci - sont ambassadrices du français, tandis que celles de langue maternelle anglaise seraient les seules à faire la promotion de l'anglais.

Ce postulat est manifestement faux. D'abord, les personnes de langues tierces sont totalement ignorées: peu importe la langue de leur vie publique, les IVL du français et de l'anglais ne sont nullement modifiés. Ensuite, que fait-on des nombreux francophones bilingues prompts à s'exprimer en anglais plutôt qu'en français? Enfin, qu'en est-il des anglophones qui s'expriment en français?

Vitalité du français et de l'anglais au Québec

Le graphique ci-dessous illustre l'évolution de l'indice de vitalité du français (trait bleu) et de l'anglais (trait rouge) au Québec entre 1971 et 2011. Elle montre un écart de plus en plus grand à l'avantage de l'anglais entre les deux séries d'IVL, sauf au recensement de 2011 dont les données sont à prendre avec précautions.

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L'écart de plus en plus grand entre les indices du français et de l'anglais contredit toutes les études qui ont montré la progression graduelle du français dans les substitutions linguistiques des allophones depuis trois décennies. Alors qu'en 1981 la «force d'attraction du français relativement à l'anglais» n'était que de 25,7%, elle dépassait 39% en 1996, voire 45% en 2001 (p. 17), pour atteindre 51% en 2006. Sous toutes réserves, le recensement de 2011 donnerait une force de 52%.

Il y a plus de 40 ans, les démographes Charbonneau et Maheu (2) ont décrit les facteurs agissant, avec plus ou moins d'intensité, sur le résultat de l'IVL. En plus des substitutions linguistiques, il faut compter la fécondité, la mortalité et les migrations. Ce sont là des facteurs démographiques qui n'agissent pas uniformément sur les groupes linguistiques. Dans le cas des villes et des arrondissements, l'IVL est influencé par les migrations interrégionales et par les déménagements au sein d'une même ville.

Bref, interpréter les indices du graphique ci-dessus comme si les substitutions linguistiques étaient seules en cause est réducteur. Il y a plus de 30 ans, les démographes Lachapelle et Henripin ont distingué les «propensions à accomplir un transfert linguistique [de leurs] effets» (3). Comme l'IVL résulte de plusieurs facteurs, il ne permet pas de départager les effets des substitutions linguistiques de ceux des facteurs démographiques.

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Les 25 langues les plus parlées à la maison par les immigrants au Canada (2013)


Plus récemment, le démographe Marc Termote a déduit de ses projections démolinguistiques le peu d'importance des substitutions linguistiques dans l'ensemble des facteurs en cause :

«Le gain annuel que le groupe français peut espérer réaliser grâce à la mobilité linguistique des immigrants de langue maternelle tierce représente vraiment peu de choses au regard des pertes dues au déficit des naissances chez les francophones et au regard de l'arrivée annuelle de quelques 30 000 immigrants non francophones».

La ligne verte au centre du graphique délimite deux zones. Or, la «zone virtuelle», plus importante que la «zone réelle», indique «qu'il n'y a jamais eu au Québec suffisamment d'allophones à franciser» (octobre 2011, p. 41) pour espérer un indice de vitalité du français plus fort que celui de l'anglais. Pour y parvenir, il aurait fallu «assimiler» des Anglos-Québécois en très grand nombre!

Invraisemblance de l'IVL

En comparant le Québec à d'autres provinces canadiennes, et en opposant Montréal à d'autres villes canadiennes, j'ai souligné en octobre 2011(fichier .pdf) l'invraisemblance des résultats:

«[En 2006] l'indice de vitalité de l'anglais dans le reste du Canada (1,149) est nettement inférieur à celui du Québec (1,296), et plus particulièrement dans les quatre provinces de l'Atlantique (1,04). De plus, c'est à Montréal que l'on trouve l'indice de vitalité de l'anglais le plus élevé avec 1,486, devançant Toronto (1,307).»

Qui oserait dire que l'anglais se porte mieux au Québec que dans le reste du Canada? Qui pourrait croire que l'anglais se porte à merveille à Montréal comparativement à d'autres grandes villes canadiennes dont Toronto? Devant de telles aberrations, force est d'écarter l'indice de vitalité comme instrument de mesure. Plaider malgré tout la cause du français au moyen de cet indice soulève une question d'éthique.

Sources

(1) Au moment de la rédaction de ce billet, les archives du site Internet de L'Action nationale, alors en refonte, n'étaient pas accessibles pour insérer des hyperliens. Le lecteur devra recourir aux imprimés: mars 2011 (p. 48-57), avril 2011 (p. 30-35) et mars 2012 (p. 53-76) s'il veut en savoir plus.

(2) Hubert Charbonneau et Robert Maheu (1973). Les aspects démographiques de la question linguistique, Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, p. 244-245.

(3) Réjean Lachapelle et Jacques Henripin (1980). La situation démolinguistique au Canada, Montréal, L'Institut de recherches politiques, p. 122 (italiques dans le texte).