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L'amateurisme de l'Institut Fraser dans l'étude des migrations interprovinciales au Canada

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L'Institut Fraser a publié en juin 2016, une étude curieusement intitulée La migration interprovinciale au Canada: Les Québécois votent avec leurs pieds. Embrassant plus de quatre décennies (1971-2014) en 40 pages seulement, elle est l'œuvre de Jason Clemens, Yanick Labrie et Joel Emes, tous trois formés en sciences économiques.

Cet ouvrage a laissé filer deux informations majeures : a) les Canadiens sont de moins en moins nombreux à migrer d'une province à une autre, ce que la FIGURE 1 montre clairement(1), b) sept des dix provinces, dont l'Ontario, ont connu un solde migratoire négatif au moins 3 années sur 5 (TABLEAU 1).

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Le TABLEAU 1 présente le solde migratoire cumulé pour chacune des provinces au cours de la période examinée. Comme seules l'Alberta et la Colombie-Britannique montrent un solde positif pour l'ensemble de la période, il s'ensuit que huit provinces ont encaissé un déficit généralisé.

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Voter avec ses pieds!

Les auteurs avancent que la «migration [...] peut constituer un indicateur efficace du succès ou de l'échec que connaît un territoire». D'une part, les «territoires qui attirent les personnes provenant d'un autre endroit peuvent fournir des enseignements positifs sur ce qui fait leur réussite». D'autre part, ceux «qui perdent systématiquement des personnes au profit d'un autre territoire peuvent indiquer quelles sont les politiques à éviter» (p. 1).

Un tel postulat vient d'un article de Charles Tiebout(2) paru en 1956. Qualifié de «novateur», le modèle de Tiebout aurait «entraîné toute une gamme de recherche en économie» (p 1, note 1). Il suppose que «le consommateur-électeur s'établira dans la communauté dont le gouvernement local satisfera le mieux ses besoins»(3), d'où la migration des résidents d'une grande ville vers ses banlieues où le coût de la vie serait plus bas.

Clemens, Labrie et Emes étendent tout simplement aux provinces canadiennes le modèle urbain de Tiebout. Puisque quitter une ville pour une banlieue serait comme «voter avec ses pieds», partir d'une province canadienne pour s'établir dans une autre serait en faire autant.

Un modèle mal appliqué

Aucune raison n'est donnée pour expliquer pourquoi la plupart des provinces du Canada-anglais ont souvent connu des soldes migratoires négatifs (TABLEAU 2). Bien que l'on note dans le cas de l'Ontario «[qu']aucune autre province, Québec compris, n'a enregistré de migration négative [aussi] élevée au cours de la période s'échelonnant de 2003-2004 à 2014-2015» (p. 7), le lecteur n'apprendra pas pourquoi. Silence absolu également sur les déficits de six autres provinces du Canada-anglais pour quatre périodes apparaissant au TABLEAU 2. Pourtant, les trois-quarts de la population du Canada sont concernés depuis 2001!

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Par contre, pour expliquer les soldes migratoires négatifs du Québec, on mentionne plusieurs fois «l'élection du Parti Québécois de 1976» (p. iii, 1, 4, 11), et on fait une allusion au «deuxième référendum sur l'indépendance du Québec» (p. 4) tenu en 1995 pour expliquer une augmentation du solde migratoire négatif qui a suivi peu après.

Rien n'est dit des périodes de gouvernance libérale et fédéraliste. C'est le cas notamment du gouvernement Charest (2003-2012) aux commandes durant le lustre 2006-2010. Pourtant, ce lustre fut déficitaire de 40 000 personnes, soit près du double de la période précédente.

Dans un article paru dans La Presse, Clemens et Labrie donnent une explication de nature purement économique:

«les principales raisons découlent du contexte économique de la province, laquelle figure depuis longtemps au bas du classement canadien pour ce qui est du taux de chômage et du revenu par habitant. De toute évidence, la lourdeur du fardeau fiscal et le niveau élevé de l'endettement public contribuent à faire du Québec une destination peu attrayante pour les autres Canadiens».

En somme, cette étude ne serait que prétexte pour stigmatiser le Québec. Le PQ était alors tout désigné pour jouer le rôle du bouc émissaire.

Conclusion

Bien que l'Institut Fraser se targue de soumettre ses études à des examinateurs «tenus de posséder une expertise reconnue dans le domaine concerné», il est manifeste qu'aucun démographe n'a été consulté. En faisant preuve d'un amateurisme évident, cet Institut s'est discrédité, d'autant que le premier auteur, M. Jason Clemens, en est le vice-président exécutif.

Clemens, Labrie et Emes ne mentionnent pas que le modèle de Charles Tiebout a fait l'objet de critiques, dont celle de Christophe Beckerich dans Biens publics et valorisation immobilière (Lyon, 2000). D'après le site Tax Justice Network, Tiebout aurait été un homme affable, mais son modèle ne tenait pas la route. Il l'aurait même conçu à la blague(4)! Ce modèle n'a d'ailleurs pas trouvé preneur chez mes professeurs, ni à l'Université de Montréal ni à l'Université de Pennsylvanie où j'ai fait mes études dans les années 1970.

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De ramener les migrations intérieures d'un pays à des questions de gros sous est réducteur. Mes enfants peuvent en témoigner. En partant du Québec, ils ne cherchaient pas à s'extirper d'une situation financière fâcheuse. En revenant de Whistler ou de Toronto, ils ne fuyaient pas une province du Canada-anglais pour autant. Bref, leurs migrations n'ont jamais été une manière de «voter avec leurs pieds».

NOTES :

(1) Il s'agit d'un taux calculé en sommant tous les «sortants» de chaque province à destination des neuf autres. La somme est divisée par la population du Canada au milieu de la période (1993), et multipliée ensuite par 10 000. On obtiendrait les mêmes résultats en sommant les «entrants» de chaque province en provenance des neuf autres.

(2) Charles M. Tiebout, A Pure Theory of Local Expenditures, Journal of Political Economy, 1956 : 416-424. [En ligne] : 20 juillet 2016.

(3) «... the consumer-voter moves to that community whose local government best satisfies his set of preferences». Voir: C. Tiebout, op. cit., p. 418 ; traduction libre. [En ligne] : 20 juillet 2016.

(4) «Tiebout himself was a pretty nice guy. But his model is nonsense. And it is the worst kind of nonsense: dangerous, influential nonsense». Voir : «Tax competitiveness: was Charles Tiebout joking?», Tax Justice Network, traduction libre. [En ligne] : 25 juillet 2016.

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