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Les langues parlées à la maison en 2016 : un étrange bricolage de Statistique Canada

On a coutume au Canada de distinguer trois langues : le français, l'anglais et l'ensemble des langues tierces.

03/10/2017 09:00 EDT | Actualisé 03/10/2017 12:01 EDT
Vladone via Getty Images
Tandis que la répartition égale donne 80,6% de francophones au Québec en 2016, la nouvelle répartition de Statistique Canada privilégiant le français, conduit à 82,4%.

Le 6 septembre dernier, j'ai noté une importante différence de plus de 6 points entre deux pourcentages concernant le Québec au dernier recensement (2016). Il s'agissait de la proportion de personnes qui parlaient le plus souvent le français à la maison. Alors que mes calculs conduisaient à 80,6%, Statistique Canada affirmait le 17 août que c'était plutôt 87,1 % ! Un tel écart exigeait examen.

En compilant les données de diverses manières, j'ai retrouvé les 87,1% de Statcan. En outre, j'obtenais des pourcentages de 17,1% pour les anglophones et de 11,2% pour les allophones, deux groupes linguistiques dont Statistique Canada ne dit mot. Le total donnant 115,4%, j'ai tiré ça au clair en m'adressant à Statistique Canada (1).

Contre toute attente, l'analyste de recherche consulté a reconnu l'exactitude et la vraisemblance de ces 115,4% : «puisque de plus en plus de Canadiens parlent plus d'une langue à la maison, plusieurs personnes se retrouvent dans plus d'une catégorie» ! Ajouter que ces catégories ne sont pas «mutuellement exclusives», ne donnait pas à cette réponse une valeur satisfaisante.

Compter deux fois les mêmes personnes !

Le Tableau 1 présente les données pertinentes tirées du recensement de 2016 pour le Québec. Du côté gauche, apparaît la répartition de la population selon la langue parlée le plus souvent à la maison (trois groupes) ; du côté droit, les mêmes personnes sont classées selon les langues parlées régulièrement (quatre groupes).

L'addition des pourcentages ligne par ligne (dernière colonne à droite) montre comment Statistique Canada a compté en double, plus de 1,2 million de personnes (15,4%). Quiconque déclarait «parler régulièrement une autre langue», revient dans le calcul, et contribue au total de 115,4% !

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Il appartient à Statistique Canada d'établir les tenants et les aboutissants de ce type de compilations qui, à ma connaissance, n'est reconnu nulle part. Comme on chercherait en vain ce modus operandi dans des ouvrages de statistiques, j'ai demandé «un document, ou une simple note, qui ferait état du choix de la méthode». Une réponse sibylline m'est parvenue : «Nous n'avons pas de document explicatif» !

Si au moins Statistique Canada s'en était d'abord tenu à l'essentiel. À quoi bon une nouvelle façon de faire si elle ne sert pas à décrire simplement les résultats par la suite ? En s'inspirant du Portrait démolinguistique (2) que j'ai réalisé pour l'Office québécois de la langue française, l'organisme fédéral aurait pu faire une mise à jour sommaire comme dans les alinéas suivants :

  1. Au Québec en 2016, parmi les 697 000 personnes qui faisaient le plus souvent usage d'une langue tierce au foyer, 24% parlaient régulièrement le français, contre 15% l'anglais.
  2. Dans les autres provinces et territoires canadiens, parmi les 4 millions de personnes qui utilisaient le plus souvent une langue tierce en 2016, 35% parlaient l'anglais régulièrement, contre seulement 0,4% le français.

Statistique Canada voulait aller au-delà de trois groupes linguistiques étanches (ou «mutuellement exclusifs») déterminés d'après la «langue parlée le plus souvent» au foyer. En tenant compte aussi de la «langue parlée régulièrement», l'organisme fédéral espérait faire état d'une diversité linguistique réelle et plus complexe.

D'aucuns ont été leurrés par la manière de procéder de Statistique Canada. C'est notamment le cas à la une d'un cahier de 20 pages du Devoir soulignant «Les 40 ans de la loi 101». Or, ce bricolage de Statistique Canada pourrait être contagieux.

Car pourquoi s'arrêter en si bon chemin si l'on croit avoir fait une trouvaille ? Par exemple, à la manière illustrée au Tableau 1, pourquoi ne pas compter deux fois tous les propriétaires d'une résidence secondaire parmi ceux qui possèdent déjà une résidence principale ? Pourquoi ne pas compter en double tous les travailleurs à temps partiel qui ont aussi un travail à plein temps ? Souhaitons que des spécialistes de l'habitation et de l'emploi examinent la méthode.

Privilégier les francophones au détriment des anglophones

On a coutume au Canada de distinguer trois langues : le français, l'anglais et l'ensemble des langues tierces. Comme les données brutes sont plus détaillées, on procède généralement à la «répartition égale» des réponses doubles, voire triples, entre les langues mentionnées (3).

Or, en août dernier, Statistique Canada a privilégié le français partout au Canada, y compris dans les régions les plus anglicisantes. Ainsi, toute personne ayant mentionné le français, de pair avec au moins une autre langue, a été considérée francophone à part entière.

En comparaison à la manière traditionnelle de répartition, il résulte de la décision de Statistique Canada un gonflement de la population francophone du pays, au détriment des anglophones. Ainsi, on obtient 30 300 anglophones en moins au Québec, contre 59 500 francophones en plus dans le reste du Canada. Pourtant, l'attrait de l'anglais à l'extérieur du Québec domine outrageusement celui du français (alinéa 2 ci-haut), alors que l'anglais exerce encore une attraction appréciable au Québec (alinéa 1).

Tandis que la répartition égale donne 80,6% de francophones au Québec en 2016, la nouvelle répartition de Statistique Canada privilégiant le français, conduit à 82,4%. Comme si cela n'était pas assez, compter en double les personnes parlant régulièrement une autre langue, porte la proportion de francophones à 87,1%.

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