Michel Paillé

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Le français au Québec: du pâté chinois pour cacher un cheval de Troie

Publication: 30/03/2012 00:20

Des mets chinois au pâté chinois

Il fut un temps où les menus de nos restaurants étaient en anglais, notamment les restos chinois qui annonçaient le dice almond chicken, les egg rolls, les spare ribs, etc. Avec l'affichage commercial, les menus reflétaient très bien cette époque caractérisée par une nette domination de l'anglais, y compris au sein d'entreprises exploitées par des francophones.

De nos jours, on voudrait faire de l'étiquetage en français un paravent pour cacher le retour de l'anglais. Ainsi, pour justifier un nouveau programme de 2e cycle qui sera offert uniquement en anglais à l'École des Hautes Études commerciales de Montréal (HÉC) - notamment pour des Chinois -, Madame Kathleen Grant, directrice des communications, a fait la déclaration suivante:

«Ces étudiants-là n'échappent pas complètement au français. Ils vont à la cafétéria manger du 'pâté chinois' et non du 'Chinese pâté'. Ils sont confrontés au français, puisqu'ils baignent dans un environnement en français» (Le Devoir, 22 février 2012).

Qualifiée, entre autres, d'«insondable sottise», cette déclaration vient nous rappeler, à la veille du 35e anniversaire de l'adoption de la loi 101 le 26 août prochain, que rien n'est acquis. La vigilance est toujours de mise. Vigilance proactive menant à la consolidation, à l'élargissement et à l'application rigoureuse de la politique linguistique dont la Charte de la langue française est le noyau.

Une contagion institutionnelle

L'action et la déclaration des HÉC ne viennent ni d'un individu, ni d'une petite entreprise privée. Elles sont les œuvres d'une prestigieuse institution de haut savoir qui n'est pas la première dans le genre, puisque l'Université Laval et l'UQAM l'ont précédée. Deux villes, dont la métropole du Québec, ont manifesté à leur façon, une dérive:

- foin de la loi 101, le maire d'Huntingdon, M. Stéphane Gendron, implante le bilinguisme dans les communications de cette ville de Montérégie avec ses citoyens;

- modifiant l'orthographe et la grammaire du français, la Ville de Montréal s'adresse «o pêrsone ki on dê z'inkapasité intélêktuêl» dans un invraisemblable sabir qui serait, dit-on, plus «fasil a lir é a konprandr»!

Le ministre Camille Laurin affirmait en 1977 que les droits linguistiques énoncés dans la Charte de la langue française qu'il avait conçue devaient être assortis d'«obligations appropriées». Or, a-t-il précisé, c'est «d'abord sur l'État que retombe la première de ces obligations». Outre les ministères, les corporations, les régies ou les conseils, il a mentionné les municipalités et le milieu de l'éducation. Selon M. Laurin, il revient à l'État «de peser d'un poids décisif sur les actes, comportements et habitudes de l'ensemble de la société» (Assemblée nationale, 19 juillet 1977).

Manifestement, l'État a failli à son devoir à cet égard. Il n'a que lui à blâmer, car ni la Charte canadienne des droits et libertés, ni la Cour suprême du Canada ne sont concernées. Pour agir, le gouvernement du Québec n'aurait pas eu à invoquer une quelconque «clause nonobstant».

Un cheval de Troie chez les francophones

L'État québécois a même baissé la garde quant à l'évaluation des convictions et des comportements des citoyens relativement au français. Où sont les enquêtes sociolinguistiques montrant l'évolution des convictions des francophones à propos de leur propre langue? Où sont aussi les études mesurant l'usage du français dans l'espace public par les francophones «bilingues»?

Où sont les programmes gouvernementaux incitant les francophones à parler le français spontanément et à inviter, voire à aider, tout interlocuteur à en faire autant? Qui d'autre que le seul gouvernement francophone d'Amérique du Nord peut prendre le relais d'Impératif français, cet organisme qui loue temps et espace dans les médias pour suggérer de faire entendre du français?

Pour 1000 manifestants francophones réclamant un renforcement de notre politique linguistique, combien sont-ils à exprimer une totale indifférence, voire à justifier l'usage de l'anglais au nom d'une sacro-sainte «ouverture sur le monde»? Pire, combien sont-ils à considérer la question linguistique dérangeante, notamment pour le commerce et les affaires, ces soi-disant chasses gardées de l'anglais? Combien sont-ils à parler joual et à mépriser ceux qui honorent le français, tel Jean Chrétien dans Le confort et l'indifférence (Denys Arcand, 1981)?

Il n'est pas banal de savoir combien de francophones bilingues voient dans l'usage de l'anglais une langue plus prestigieuse et plus efficace en divers domaines : travail, communications, commerce, affaires, information (journaux, radio, télé), carrière scientifique ou artistique, etc. Après tant d'années de laisser-faire, il est urgent d'abattre ce cheval de Troie que l'État a laissé grossir au sein de la majorité francophone. Que ces francophones soient 150 000, 200 000, voire 300 000, n'a pas la même signification que s'ils n'étaient que quelques centaines placés dans des situations particulières.