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Ce que je dois à Jacques Henripin, doyen de la démographie au Québec (1926-2013)

18/09/2013 11:33 EDT | Actualisé 18/11/2013 05:12 EST

Le démographe Jacques Henripin est décédé récemment à l'âge de 87 ans. Fondateur du Département de démographie de l'Université de Montréal en 1964, il en fut le directeur pendant une décennie. Marqué par mes études dans ce département, ainsi que par les travaux de M. Henripin, j'ai une dette professionnelle envers celui qui a dirigé mon mémoire de maîtrise.

D'abord, sa conception de la démographie. Dans ses mémoires (1), il affirme que:

«Toute discipline scientifique [...] a tendance à se transformer en technique ; et il faut sans cesse lutter contre cette tendance. Ce fut probablement mon combat le plus constant. [...] La démographie n'est pas un recueil de tableaux ; elle est une science qui essaie de comprendre pourquoi les choses se passent de telle ou telle façon».

Tout au long de ma carrière au gouvernement du Québec (1980-2004), j'ai puisé dans cette définition une importante inspiration. Ayant été la plupart du temps seul démographe parmi d'autres chercheurs, j'ai dû défendre la discipline pour ce qu'elle est vraiment. Jouant en périphérie du «devoir de réserve», je me suis impliqué publiquement dans quelques débats, notamment pour contrer une soi-disant «forme exacerbée d'un ethnicisme» que l'on reprochait aux démographes peu après le référendum de 1995.

La fécondité

Jacques Henripin a beaucoup publié dans le domaine de la fécondité, dimension de la démographie où il a fait école en regroupant autour de lui une équipe de démographes de haut niveau. Toutefois, le Jacques Henripin qui m'a le plus marqué est celui qui s'est «concentré, en solitaire et sous un angle plus engagé, sur des considérations plus politiques et même franchement natalistes» (1).

Il osait parler franchement de politique nataliste : «disons clairement, comme il l'écrit dans Pour une politique de population (2), qu'il ne s'agit pas, comme certains loustics l'ont prétendu, de forcer quiconque à avoir des enfants non désirés. [Y voir] un accroc au respect de la liberté relève de la malhonnêteté». Pour ma part, j'ai dû préciser, notamment devant quelques députés, que faire état d'une fécondité anémique n'a rien d'un message subliminal suggérant aux femmes d'avoir 4 ou 5 enfants.

Commentant dans ses mémoires le projet de sécession du Québec, Jacques Henripin y a vu «un potage dans lequel la vanité noie le sang-froid et la cohérence». En témoignait selon lui, les «palabres sur la pérennité de la société québécoise [...] sans un mot sur la natalité qui est déficitaire du quart des enfants nécessaires pour assurer cette pérennité» (1).

Voilà des propos qui m'ont inspiré peu après la déroute bloquiste de 2011, lorsque j'ai rappelé au chef démissionnaire Gilles Duceppe, que si l'on devait «considérer un décompte peu rassurant pour l'avenir du Québec français, c'est dans notre sous-fécondité chronique qu'on le trouve». Nous en étions alors à «quatre décennies complètes (1971-2011) où le remplacement des générations ne s'est pas fait».

L'immigration internationale

Lors d'un colloque tenu au début des années 1990, j'ai été ravi par la charge de Jacques Henripin contre l'Énoncé de politique en matière d'immigration et d'intégration du gouvernement Bourassa, charge qu'il a exprimée devant une sous-ministre. On trouve dans cet énoncé, vœux pieux et affirmations non fondées sur les bienfaits de l'immigration concernant «le redressement démographique» et «la prospérité économique».

Dans ses mémoires, M. Henripin s'oppose aux «dérobades des antinatalistes [menant] à préconiser le recours à l'immigration étrangère pour remplacer les berceaux vides». Il précise 6 ans plus tard que l'«on ne se rend pas compte de l'ampleur que cette stratégie pourrait prendre d'ici 30 ans» (2). En effet, au fur et à mesure de l'augmentation des décès sur les naissances, il faudra grossir le nombre d'immigrants à des niveaux jamais vus. Bref, «l'immigration n'est pas un substitut complet aux naissances», dit-il dans ses entretiens avec Jean-Frédéric Légaré-Tremblay (3).

Dans Ma tribu. Un portrait sans totem ni tabou (4), il s'est notamment penché sur les effets du vieillissement sur la main-d'œuvre. Reconnaissant que la portion des travailleurs commence à diminuer, il en souligne le caractère plutôt lent. Contrairement à ceux qui prévoient un choc démographique au cours de la présente décennie sur lequel on se base pour augmenter l'immigration internationale, Henripin nous dit plutôt qu'il est «peu probable que les entrepreneurs soient brusquement saisis par une pénurie soudaine d'employés».

Inspiré à ce propos par M. Henripin, j'ai insisté, dans quelques articles, sur le caractère exagéré des arguments démographiques servant à justifier une forte immigration.

La démolinguistique

C'est a contrario que Jacques Henripin m'a influencé en démolinguistique, mon domaine de spécialisation. Henripin fut, à n'en pas douter, un aiguillon très motivant. Si Alfred Sauvy, son grand maître, disait qu'«un obstacle, une difficulté, ça fouette, [ça] encourage l'initiative, ça oblige à se grouiller» (3), je dois reconnaître que les brûlots d'Henripin ont joué ce rôle dans ma carrière.

Alors qu'il sévissait dans L'Analyste (années 1980), mon entourage prenait mal les étiquettes dont il affublait tous ceux qui devaient évaluer les effets de la politique linguistique : «Québécois pointus», «inquiets congénitaux», «valeureux chevaliers de la québécitude», etc. Outre que j'y voyais un talent inouï de la formule, je préférais en sourire plutôt que de cultiver l'ulcère ou l'urticaire.

Il faut regretter que Jacques Henripin ait, de son propre aveu (1), trop peu lu dans sa carrière. C'est pourquoi ses critiques ont parfois raté le coche, notamment lorsqu'il dénonçait ceux qui cultivent «la crainte linguistique» en taisant «les phénomènes rassurants» (4). En nous reprochant, par exemple, de choisir l'île de Montréal au lieu de la région métropolitaine pour éliminer du paysage «plus de la moitié des francophones» (italiques dans le texte), il a montré son indifférence pour les publications gouvernementales, dont les projections démolinguistiques de Marc Termote qui distinguent pourtant l'île, la couronne et la région de Montréal.

Publications de Jacques Henripin citées:

(1) Souvenirs et réflexions d'un ronchon, Éditions Varia, 1998, 244 p.

(2) Pour une politique de population, Éditions Varia, 2004, 124 p.

(3) Les défis d'une population mondiale en déséquilibre, Éditions Nota bene et Varia, 2006, 105 p.

(4) Ma tribu. Un portrait sans totem ni tabou, Liber, 2011, 160 p.